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parlé. Ils étaient morts d’une mort sublime, ces vaincus héroïques, et nul n’osait prononcer leurs noms. Tout se taisait ; pas un cri de regret ; pas une parole de consolation. Il semblait qu’on eût peur du courage et qu’on eût honte de la gloire.

Tout à coup, au milieu de ce silence, une voix s’éleva, une voix inattendue, une voix inconnue, parlant à toutes les âmes avec un accent sympathique, pleine de foi pour la patrie et de religion pour les héros. Cette voix honorait les vaincus, et disait :

Parmi des tourbillons de flamme et de fumée,
Ô douleur ! quel spectacle à mes yeux vient s’offrir ?
Le bataillon sacré, seul devant une armée,
S’arrête pour mourir !

Cette voix relevait la France abattue, et disait :

Malheureux de ses maux et fier de ses victoires,
Je dépose à ses pieds ma joie et mes douleurs ;
J’ai des chants pour toutes ses gloires,
Des larmes pour tous ses malheurs !

Qui pourrait dire l’inexprimable effet de ces douces et fières paroles ? Ce fut dans toutes les âmes un enthousiasme électrique et puissant, dans toutes les bouches une acclamation frémissante qui saisit ces nobles strophes au passage avec je ne sais quel mélange de colère et d’amour, et qui fit en un jour d’un jeune homme inconnu un poëte national. La France redressa la tête, et, à dater de ce moment, en ce pays qui fait toujours marcher de front sa grandeur militaire et sa grandeur littéraire, la renommée du poëte se rattacha dans la pensée de tous à la catastrophe même, comme pour la voiler et l’amoindrir. Disons-le, parce que c’est glorieux à dire, le lendemain du jour où la France inscrivit dans son histoire ce mot nouveau et funèbre, Waterloo, elle grava dans ses fastes ce nom jeune et éclatant, Casimir Delavigne.

Oh ! que c’est là un beau souvenir pour le généreux poëte, et une gloire digne d’envie ! Quel homme de génie ne donnerait pas sa plus belle œuvre pour cet insigne honneur d’avoir fait battre alors d’un mouvement de joie