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fierté de ce qui nous reste, il y a place encore dans nos âmes pour des croyances efficaces, et la flamme généreuse n’est pas éteinte en nous. Ce don, une conviction, constitue aujourd’hui comme autrefois l’identité même de l’écrivain. Le penseur, en ce siècle, peut avoir aussi sa foi sainte, sa foi utile, et croire, je le répète, à la patrie, à l’intelligence, à la poésie, à la liberté. Le sentiment national, par exemple, n’est-il pas à lui seul toute une religion ? Telle heure peut sonner où la foi au pays, le sentiment patriotique, profondément exalté, fait tout à coup, d’un jeune homme qui s’ignorait lui-même, un Tyrtée, rallie d’innombrables âmes avec le cri d’une seule, et donne à la parole d’un adolescent l’étrange puissance d’émouvoir tout un peuple.

Et à ce propos, puisque j’y suis naturellement amené par mon sujet, permettez-moi, au moment de terminer, de rappeler, après vous, monsieur, un souvenir.

Il est une époque, une époque fatale, que n’ont pu effacer de nos mémoires quinze ans de luttes pour la liberté, quinze ans de luttes pour la civilisation, trente années d’une paix féconde. C’est le moment où tomba celui qui était si grand que sa chute parut être la chute même de la France. La catastrophe fut décisive et complète. En un jour tout fut consommé. La Rome moderne fut livrée aux hommes du nord comme l’avait été la Rome ancienne ; l’armée de l’Europe entra dans la capitale du monde ; les drapeaux de vingt nations flottèrent déployés au milieu des fanfares sur nos places publiques ; naguère ils venaient aussi chez nous, mais ils changeaient de maîtres en route. Les chevaux des cosaques broutèrent l’herbe des Tuileries. Voilà ce que nos yeux ont vu ! Ceux d’entre nous qui étaient des hommes se souviennent de leur indignation profonde ; ceux d’entre nous qui étaient des enfants se souviennent de leur étonnement douloureux.

L’humiliation était poignante. La France courbait la tête dans le sombre silence de Niobé. Elle venait de voir tomber, à quatre journées de Paris, sur le dernier champ de bataille de l’empire, les vétérans jusque-là invincibles qui rappelaient au monde ces légions romaines qu’a glorifiées César et cette infanterie espagnole dont Bossuet a