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De ces deux grands faits qui caractérisent une époque illustre et qui ont si puissamment agi en France sur les lettres et sur les mœurs, le premier, l’hôtel de Rambouillet, a obtenu de vous, çà et là, quelques coups de pinceau vifs et spirituels ; le second, Port-Royal, a éveillé et fixé votre attention. Vous lui avez consacré un excellent livre, qui, bien que non terminé, est sans contredit le plus important de vos ouvrages. Vous avez bien fait, monsieur. C’est un digne sujet de méditation et d’étude que cette grave famille de solitaires qui a traversé le dix-septième siècle, persécutée et honorée, admirée et haïe, recherchée par les grands et poursuivie par les puissants, trouvant moyen d’extraire de sa faiblesse et de son isolement même je ne sais quelle imposante et inexplicable autorité, et faisant servir les grandeurs de l’intelligence à l’agrandissement de la foi. Nicole, Lancelot, Lemaistre, Sacy, Tillemont, les Arnauld, Pascal, gloires tranquilles, noms vénérables, parmi lesquels brillent chastement trois femmes, anges austères, qui ont dans la sainteté cette majesté que les femmes romaines avaient dans l’héroïsme ! Belle et savante école qui substituait, comme maître et docteur de l’intelligence, saint Augustin à Aristote, qui conquit la duchesse de Longueville, qui forma le président de Harlay, qui convertit Turenne, et qui avait puisé tout ensemble dans saint François de Sales l’extrême douceur et dans l’abbé de Saint-Cyran l’extrême sévérité ! À vrai dire, et qui le sait mieux que vous, monsieur (car dans tout ce que je dis en ce moment, j’ai votre livre présent à l’esprit) ? l’œuvre de Port-Royal ne fut littéraire que par occasion, et de côté, pour ainsi parler ; le véritable but de ces penseurs attristés et rigides était purement religieux. Resserrer le lien de l’église au dedans et à l’extérieur par plus de discipline chez le prêtre et plus de croyance chez le fidèle ; réformer Rome en lui obéissant ; faire à l’intérieur et avec amour ce que Luther avait tenté au dehors et avec colère ; créer en France, entre le peuple souffrant et ignorant et la noblesse voluptueuse et corrompue, une classe intermédiaire, saine, stoïque et forte, une haute bourgeoisie intelligente et chrétienne ; fonder une église modèle dans l’église, une nation modèle dans la nation,