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parce que, dans votre esprit même, ils sont encore inachevés ; vous constaterez, du même coup d’œil, comme conclusion définitive, que, s’il y a toujours, au fond de tous les systèmes philosophiques, quelque chose d’humain, c’est-à-dire de vague et d’indécis, en même temps il y a toujours dans l’art, quel que soit le siècle, quelle que soit la forme, quelque chose de divin, c’est-à-dire de certain et d’absolu ; de sorte que, tandis que l’étude de toutes les philosophies mène au doute, l’étude de toutes les poésies conduit à l’enthousiasme.

Par vos recherches sur la langue, par la souplesse et la variété de votre esprit, par la vivacité de vos idées toujours fines, souvent fécondes, par ce mélange d’érudition et d’imagination qui fait qu’en vous le poëte ne disparaît jamais tout à fait sous le critique, et le critique ne dépouille jamais entièrement le poëte, vous rappelez à l’académie un de ses membres les plus chers et les plus regrettés, ce bon et charmant Nodier, qui était si supérieur et si doux. Vous lui ressemblez par le côté ingénieux, comme lui-même ressemblait à d’autres grands esprits par le côté insouciant. Nodier nous rendait quelque chose de La Fontaine ; vous nous rendrez quelque chose de Nodier.

Il était impossible, monsieur, que, par la nature de vos travaux et la pente de votre talent enclin surtout à la curiosité biographique et littéraire, vous n’en vinssiez pas à arrêter quelque jour vos regards sur deux groupes célèbres de grands esprits qui donnent au dix-septième siècle ses deux aspects les plus originaux, l’hôtel de Rambouillet et Port-Royal. L’un a ouvert le dix-septième siècle, l’autre l’a accompagné et fermé. L’un a introduit l’imagination dans la langue, l’autre y a introduit l’austérité. Tous deux, placés pour ainsi dire aux extrémités opposées de la pensée humaine, ont répandu une lumière diverse. Leurs influences se sont combattues heureusement, et combinées plus heureusement encore ; et dans certains chefs-d’œuvre de notre littérature, placés en quelque sorte à égale distance de l’un et de l’autre, dans quelques ouvrages immortels qui satisfont tout ensemble l’esprit dans son besoin d’imagination et l’âme dans son besoin de gravité, on voit se mêler et se confondre leur double rayonnement.