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Shakespeare quand il sort du milieu des catastrophes !

Nul ne saurait calculer ce que peut, sur la multitude assemblée et palpitante, ce cri de l’homme qui souffre sous la destinée. Extraire une leçon utile de cette émotion poignante, c’est le devoir rigoureux du poëte. Cette première loi de la scène, M. Casimir Delavigne l’avait comprise ou, pour mieux dire, il l’avait trouvée en lui-même. Nous devenons artistes ou poëtes par les choses que nous trouvons en nous. M. Delavigne était du nombre de ces hommes vrais ou probes, qui savent que leur pensée peut faire le mal ou le bien, qui sont fiers parce qu’ils se sentent libres, et sérieux parce qu’ils se sentent responsables. Partout, dans les treize pièces qu’il a données au théâtre, on sent le respect profond de son art et le sentiment profond de sa mission. Il sait que tout lecteur commente, et que tout spectateur interprète ; il sait que, lorsqu’un poëte est universel, illustre et populaire, beaucoup d’hommes en portent au fond de leur pensée un exemplaire qu’ils traduisent dans les conseils de leur conscience et dans les actions de leur vie. Aussi lui, le poëte intègre et attentif, il tire de chaque chose un enseignement et une explication. Il donne un sens philosophique et moral à la fantaisie, dans la Princesse Aurélie et le Conseiller rapporteur ; à l’observation, dans les Comédiens ; aux récits légendaires, dans la Fille du Cid ; aux faits historiques, dans les Vêpres siciliennes, dans Louis XI, dans les Enfants d’Édouard, dans Don Juan d’Autriche, dans une Famille au temps de Luther. Dans le Paria, il conseille les castes ; dans la Popularité, il conseille le peuple. Frappé de tout ce que l’âge peut amener de disproportion et de périls dans la lutte de l’homme avec la vie, de l’âme avec les passions, préoccupé un jour du côté ridicule des choses et le lendemain de leur côté terrible, il fit deux fois l’École des Vieillards ; la première fois il l’appela l’École des Vieillards, la seconde fois il l’intitula Marino Faliero.

Je n’analyse pas ces compositions excellentes, je les cite. À quoi bon analyser ce que tous ont lu et applaudi ? Énumérer simplement ces titres glorieux, c’est rappeler à tous les esprits de beaux ouvrages et à toutes les mémoires de grands triomphes.