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les entrailles de toutes les grandes questions humaines ; posez sur votre pensée, comme des fardeaux sublimes, l’art, l’histoire, la science, la philosophie. C’est beau, c’est louable, et c’est utile. En devenant plus grands, vous devenez meilleurs. Par une sorte de double travail divin et mystérieux, il se trouve qu’en améliorant en vous ce qui pense, vous améliorez aussi ce qui aime.

La hauteur des sentiments est en raison directe de la profondeur de l’intelligence. Le cœur et l’esprit sont les deux plateaux d’une balance. Plongez l’esprit dans l’étude, vous élevez le cœur dans les cieux.

Vivez dans la méditation du beau moral, et, par la secrète puissance de transformation qui est dans votre cerveau, faites-en, pour les yeux de tous, le beau poétique et littéraire, cette chose rayonnante et splendide ! N’entendez pas ces mots, le beau moral, dans le sens étroit et petit, comme les interprète la pédanterie scolastique ou la pédanterie dévote ; entendez-les grandement, comme les entendaient Shakespeare et Molière, ces génies si libres à la surface, au fond si austères.

Encore un mot, et j’ai fini.

Soit que sur le théâtre vous rendiez visible, pour l’enseignement de la foule, la triple lutte, tantôt ridicule, tantôt terrible, des caractères, des passions et des événements ; soit que dans l’histoire vous cherchiez, glaneur attentif et courbé, quelle est l’idée qui germe sous chaque fait ; soit que, par la poésie pure, vous répandiez votre âme dans toutes les âmes pour sentir ensuite tous les cœurs se verser dans votre cœur ; quoi que vous fassiez, quoi que vous disiez, rapportez tout à Dieu. Que dans votre intelligence, ainsi que dans la création, tout commence à Dieu, ab Jove. Croyez en lui comme les femmes et comme les enfants. Faites de cette grande foi toute simple le fond et comme le sol de toutes vos œuvres. Qu’on les sente marcher fermement sur ce terrain solide. C’est Dieu, Dieu seul ! qui donne au génie ces profondes lueurs du vrai qui nous éblouissent. Sachez-le bien, penseurs ! depuis quatre mille ans qu’elle rêve, la sagesse humaine n’a rien trouvé hors de lui. Parce que, dans le sombre et inextricable réseau des philosophies inventées par l’homme