Page:Hugo - Actes et paroles - volume 1.djvu/71

Cette page a été validée par deux contributeurs.


dédain et le peuple en amour ; respecter dans les partis, tout en s’écartant d’eux quelquefois, les innombrables formes qu’a le droit de prendre l’initiative multiple et féconde de la liberté ; ménager dans le pouvoir, tout en lui résistant au besoin, le point d’appui, divin selon les uns, humain selon les autres, mystérieux et salutaire selon tous, sans lequel toute société chancelle ; confronter de temps en temps les lois humaines avec la loi chrétienne et la pénalité avec l’évangile ; aider la presse par le livre toutes les fois qu’elle travaille dans le vrai sens du siècle ; répandre largement ses encouragements et ses sympathies sur ces générations encore couvertes d’ombre qui languissent faute d’air et d’espace, et que nous entendons heurter tumultueusement de leurs passions, de leurs souffrances et de leurs idées les portes profondes de l’avenir ; verser par le théâtre sur la foule, à travers le rire et les pleurs, à travers les solennelles leçons de l’histoire, à travers les hautes fantaisies de l’imagination, cette émotion tendre et poignante qui se résout dans l’âme, des spectateurs en pitié pour la femme et en vénération pour le vieillard ; faire pénétrer la nature dans l’art comme la sève même de Dieu ; en un mot, civiliser les hommes par le calme rayonnement de la pensée sur leurs têtes, voilà aujourd’hui, messieurs, la mission, la fonction et la gloire du poëte.

Ce que je dis du poëte solitaire, ce que je dis de l’écrivain isolé, si j’osais, je le dirais de vous-mêmes, messieurs. Vous avez sur les cœurs et sur les âmes une influence immense. Vous êtes un des principaux centres de ce pouvoir spirituel qui s’est déplacé depuis Luther et qui, depuis trois siècles, a cessé d’appartenir exclusivement à l’église. Dans la civilisation actuelle deux domaines relèvent de vous, le domaine intellectuel et le domaine moral. Vos prix et vos couronnes ne s’arrêtent pas au talent, ils atteignent jusqu’à la vertu. L’académie française est en perpétuelle communion avec les esprits spéculatifs par ses philosophes, avec les esprits pratiques par ses historiens, avec la jeunesse, avec les penseurs et avec les femmes par ses poëtes, avec le peuple par la langue qu’il fait et qu’elle constate en la rectifiant. Vous êtes placés entre les grands corps de