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l’industrie, grande par l’éloquence, grande par la poésie et l’art. Les hommes des nouvelles générations, que cette justice tardive leur soit du moins rendue par le moindre et le dernier d’entre eux, les hommes des nouvelles générations ont pieusement et courageusement continué l’œuvre de leurs pères. Depuis la mort du grand Gœthe, la pensée allemande est rentrée dans l’ombre ; depuis la mort de Byron et de Walter Scott, la poésie anglaise s’est éteinte ; il n’y a plus à cette heure dans l’univers qu’une seule littérature allumée et vivante, c’est la littérature française. On ne lit plus que des livres français de Pétersbourg à Cadix, de Calcutta à New-York. Le monde s’en inspire, la Belgique en vit. Sur toute la surface des trois continents, partout où germe une idée un livre français a été semé. Honneur donc aux travaux des jeunes générations ! Les puissants écrivains, les nobles poëtes, les maîtres éminents qui sont parmi vous, regardent avec douceur et avec joie de belles renommées surgir de toutes parts dans le champ éternel de la pensée. Oh ! qu’elles se tournent avec confiance vers cette enceinte ! Comme vous le disait il y a onze ans, en prenant séance parmi vous, mon illustre ami M. de Lamartine, vous n’en laisserez aucune sur le seuil !

Mais que ces jeunes renommées, que ces beaux talents, que ces continuateurs de la grande tradition française ne l’oublient pas : à temps nouveaux, devoirs nouveaux. La tâche de l’écrivain aujourd’hui est moins périlleuse qu’autrefois, mais n’est pas moins auguste. Il n’a plus la royauté à défendre contre l’échafaud comme en 93, ou la liberté à sauver du bâillon comme en 1810, il a la civilisation à propager. Il n’est plus nécessaire qu’il donne sa tête, comme André Chénier, ni qu’il sacrifie son œuvre, comme Lemercier, il suffit qu’il dévoue sa pensée.

Dévouer sa pensée, — permettez-moi de répéter ici solennellement ce que j’ai dit toujours, ce que j’ai écrit partout, ce qui, dans la proportion restreinte de mes efforts, n’a jamais cessé d’être ma règle, ma loi, mon principe et mon but ; — dévouer sa pensée au développement continu de la sociabilité humaine ; avoir les populaces en