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Nous venons de parcourir du regard toute cette noble vie ; tirons-en maintenant l’enseignement qu’elle renferme.

M. Lemercier est un de ces hommes rares qui obligent l’esprit à se poser et aident la pensée à résoudre ce grave et beau problème : — Quelle doit être l’attitude de la littérature vis-à-vis de la société, selon les époques, selon les peuples et selon les gouvernements ?

Aujourd’hui, vieux trône de Louis XIV, gouvernement des assemblées, despotisme de la gloire, monarchie absolue, république tyrannique, dictature militaire, tout cela s’est évanoui. À mesure que nous, générations nouvelles, nous voguons d’année en année vers l’inconnu, les trois objets immenses que M. Lemercier rencontra sur sa route, qu’il aima, contempla et combattit tour à tour, immobiles et morts désormais, s’enfoncent peu à peu dans la brume épaisse du passé. Les rois de la branche aînée ne sont plus que des ombres, la Convention n’est plus qu’un souvenir, l’empereur n’est plus qu’un tombeau.

Seulement, les idées qu’ils contenaient leur ont survécu. La mort et l’écroulement ne servent qu’à dégager cette valeur intrinsèque et essentielle des choses qui en est comme l’âme. Dieu met quelquefois des idées dans certains faits et dans certains hommes comme des parfums dans des vases. Quand le vase tombe, l’idée se répand.

Messieurs, la race aînée contenait la tradition historique, la Convention contenait l’expansion révolutionnaire, Napoléon contenait l’unité nationale. De la tradition naît la stabilité, de l’expansion naît la liberté, de l’unité naît le pouvoir. Or la tradition, l’unité et l’expansion, en d’autres termes, la stabilité, le pouvoir et la liberté, c’est la civilisation même. La racine, le tronc et le feuillage, c’est tout l’arbre.

La tradition, messieurs, importe à ce pays. La France n’est pas une colonie violemment faite nation ; la France n’est pas une Amérique. La France fait partie intégrante de l’Europe. Elle ne peut pas plus briser avec le passé que rompre avec le sol. Aussi, à mon sens, c’est avec un admirable instinct que notre dernière révolution, si grave, si forte, si intelligente, a compris que, les familles cou-