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ensemble, dans sa proportion et dans sa perspective, peut dire où ils ont erré et décider où ils ont failli. Pour prendre ici devant vous le rôle auguste de la postérité, pour adresser un reproche ou un blâme à un grand esprit, il faudrait au moins être ou se croire un contemporain éminent. Je n’ai ni le bonheur de ce privilège, ni le malheur de cette prétention.

Et puis, messieurs, et c’est toujours là qu’il en faut revenir quand on parle de M. Lemercier, quel que soit son éclat littéraire, son caractère était peut-être plus complet encore que son talent.

Du jour où il crut de son devoir de lutter contre ce qui lui semblait l’injustice faite gouvernement, il immola à cette lutte sa fortune, qu’il avait retrouvée après la révolution et que l’empire lui reprit, son loisir, son repos, cette sécurité extérieure qui est comme la muraille du bonheur domestique, et, chose admirable dans un poëte, jusqu’au succès de ses ouvrages. Jamais poëte n’a fait combattre des tragédies et des comédies avec une plus héroïque bravoure. Il envoyait ses pièces à la censure comme un général envoie ses soldats à l’assaut. Un drame supprimé était immédiatement remplacé par un autre qui avait le même sort. J’ai eu, messieurs, la triste curiosité de chercher et d’évaluer le dommage causé par cette lutte à la renommée de l’auteur d’Agamemnon. Voulez-vous savoir le résultat ? — Sans compter le Lévite d’Éphraïm proscrit par le comité de salut public, comme dangereux pour la philosophie, le Tartuffe révolutionnaire proscrit par la Convention, comme contraire à la république, la Démence de Charles VI proscrite par la restauration, comme hostile à la royauté ; sans m’arrêter au Corrupteur, sifflé, dit-on, en 1823, par les gardes du corps ; en me bornant aux actes de la censure impériale, voici ce que j’ai trouvé : Pinto, joué vingt fois, puis défendu ; Plaute, joué sept fois, puis défendu ; Christophe Colomb, joué onze fois militairement devant les bayonnettes, puis défendu ; Charlemagne, défendu ; Camille, défendu. Dans cette guerre, honteuse pour le pouvoir, honorable pour le poëte, M. Lemercier eut en dix ans cinq grands drames tués sous lui.

Il plaida quelque temps pour son droit et pour sa pensée