Page:Hugo - Actes et paroles - volume 1.djvu/64

Cette page a été validée par deux contributeurs.


sans se rebuter, a courageusement essayé tant d’idées à ce superbe goût français si difficile à satisfaire ; philosophe selon Voltaire, qui a été parfois un poëte selon Shakespeare ; écrivain précurseur qui dédiait des épopées à Dante à l’époque où Dorat refleurissait sous le nom de Demoustier ; esprit à la vaste envergure, qui a tout à la fois une aile dans la tragédie primitive et une aile dans la comédie révolutionnaire, qui touche par Agamemnon au poëte de Prométhée et par Pinto au poëte de Figaro.

Le droit de critique, messieurs, paraît au premier abord découler naturellement du droit d’apologie. L’œil humain — est-ce perfection ? est-ce infirmité ? — est ainsi fait qu’il cherche toujours le côté défectueux de tout. Boileau n’a pas loué Molière sans restriction. Cela est-il à l’honneur de Boileau ? Je l’ignore, mais cela est. Il y a deux cent trente ans que l’astronome Jean Fabricius a trouvé des taches dans le soleil ; il y a deux mille deux cents ans que le grammairien Zoïle en avait trouvé dans Homère. Il semble donc que je pourrais ici, sans offenser vos usages et sans manquer à la respectable mémoire qui m’est confiée, mêler quelques reproches à mes louanges et prendre de certaines précautions conservatoires dans l’intérêt de l’art. Je ne le ferai pourtant pas, messieurs. Et vous-mêmes, en réfléchissant que si, par hasard, moi qui ne peux être que fidèle à des convictions hautement proclamées toute ma vie, j’articulais une restriction au sujet de M. Lemercier, cette restriction porterait peut-être principalement sur un point délicat et suprême, sur la condition qui, selon moi, ouvre ou ferme aux écrivains les portes de l’avenir, c’est-à-dire sur le style, en songeant à ceci, je n’en doute pas, messieurs, vous comprendrez ma réserve et vous approuverez mon silence. D’ailleurs, et ce que je disais en commençant, ne dois-je pas le répéter ici surtout ? qui suis-je ? qui m’a donné qualité pour trancher des questions si complexes et si graves ? Pourquoi la certitude que je crois sentir en moi se résoudrait-elle en autorité pour autrui ? La postérité seule — et c’est là encore une de mes convictions — à le droit définitif de critique et de jugement envers les talents supérieurs. Elle seule, qui voit leur œuvre dans son