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majesté dix poëmes, douze comédies et quatorze tragédies ; riche et fantasque architecture, parfois ténébreuse, parfois vivement éclairée, sous les arceaux de laquelle apparaissent, étrangement mêlés dans un clair-obscur singulier, tous les fantômes imposants de la fable, de la bible et de l’histoire, Atride, Ismaël, le lévite d’Éphraïm, Lycurgue, Camille, Clovis, Charlemagne, Baudouin, saint Louis, Charles VI, Richard III, Richelieu, Bonaparte, dominés tous par ces quatre colosses symboliques sculptés sur le fronton de l’œuvre, Moïse, Alexandre, Homère et Newton ; c’est-à-dire par la législation, la guerre, la poésie et la science. Ce groupe de figures et d’idées que le poëte avait dans l’esprit et qu’il a posé largement dans notre littérature, ce groupe, messieurs, est plein de grandeur. Après avoir dégagé la ligne principale de l’œuvre, permettez-moi d’en signaler quelques détails saillants et caractéristiques ; cette comédie de la révolution portugaise, si vive, si spirituelle, si ironique et si profonde ; ce Plaute, qui diffère de l’Harpagon de Molière en ce que, comme le dit ingénieusement l’auteur lui-même, le sujet de Molière, c’est un avare qui perd un trésor ; mon sujet à moi, c’est Plaute qui trouve un avare ; ce Christophe Colomb, où l’unité de lieu est tout à la fois si rigoureusement observée, car l’action se passe sur le pont d’un vaisseau, et si audacieusement violée, car ce vaisseau — j’ai presque dit ce drame — va de l’ancien monde au nouveau ; cette Frédégonde, conçue comme un rêve de Crébillon, exécutée comme une pensée de Corneille ; cette Atlantiade, que la nature pénètre d’un assez vif rayon, quoiqu’elle y soit plutôt interprétée peut-être selon la science que selon la poésie ; enfin, ce dernier poëme, l’homme donné par Dieu en spectacle aux démons, cette Panhypocrisiade qui est tout ensemble une épopée, une comédie et une satire, sorte de chimère littéraire, espèce de monstre à trois têtes qui chante, qui rit et qui aboie.

Après avoir traversé tous ces livres, après avoir monté et descendu la double échelle, construite par lui-même pour lui seul peut-être, à l’aide de laquelle ce penseur plongeait dans l’enfer ou pénétrait dans le ciel, il est impossible, messieurs, de ne pas se sentir au cœur une sympathie sincère pour cette noble et travailleuse intelligence qui,