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qui portait intérêt au jeune artilleur de Toulon, la lui conseilla. Puis tous deux, l’homme de lettres et l’homme de guerre, grandirent presque parallèlement. Ils remportèrent en même temps leurs premières victoires. M. Lemercier fit jouer Agamemnon dans l’année d’Arcole et de Lodi, et Pinto dans l’année de Marengo. Avant Marengo, leur liaison était déjà étroite. Le salon de la rue Chantereine avait vu M. Lemercier lire sa tragédie égyptienne d’Ophis au général en chef de l’armée d’Égypte ; Kléber et Desaix écoutaient assis dans un coin. Sous le consulat, la liaison devint de l’amitié. À la Malmaison, le premier consul, avec cette gaieté d’enfant propre aux vrais grands hommes, entrait brusquement la nuit dans la chambre où veillait le poëte, et s’amusait à lui éteindre sa bougie, puis il s’échappait en riant aux éclats. Joséphine avait confié à M. Lemercier son projet de mariage ; le premier consul lui confia son projet d’empire. Ce jour-là, M. Lemercier sentit qu’il perdait un ami. Il ne voulut pas d’un maître. On ne renonce pas aisément à l’égalité avec un pareil homme. Le poëte s’éloigna fièrement. On pourrait dire que, le dernier en France, il tutoya Napoléon. Le 14 floréal an XII, le jour même où le sénat donnait pour la première fois à l’élu de la nation le titre impérial : Sire, M. Lemercier, dans une lettre mémorable, l’appelait encore familièrement de ce grand nom : Bonaparte .

Cette amitié, à laquelle la lutte dut succéder, les honorait l’un et l’autre. Le poëte n’était pas indigne du capitaine. C’était un rare et beau talent que M. Lemercier. On a plus de raisons que jamais de le dire aujourd’hui que son monument est terminé, aujourd’hui que l’édifice construit par cet esprit a reçu cette fatale dernière pierre que la main de Dieu pose toujours sur tous les travaux de l’homme. Vous n’attendez certes pas de moi, messieurs, que j’examine ici page à page cette œuvre immense et multiple qui, comme celle de Voltaire, embrasse tout, l’ode, l’épître, l’apologue, la chanson, la parodie, le roman, le drame, l’histoire et le pamphlet, la prose et le vers, la traduction et l’invention, l’enseignement politique, l’enseignement philosophique et l’enseignement littéraire : vaste amas de volumes et de brochures que couronnent avec quelque