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Quatre ans plus tard, en 1797, l’idiot donnait à la France Agamemnon.

Est-ce que par hasard cette assemblée aurait fait faire au poëte cette tragédie ? Qu’y a-t-il de commun entre Égisthe et Danton, entre Argos et Paris, entre la barbarie homérique et la démoralisation voltairienne ? Quelle étrange idée de donner pour miroir aux attentats d’une civilisation décrépite et corrompue les crimes naïfs et simples d’une époque primitive, de faire errer, pour ainsi dire, à quelques pas des échafauds de la révolution française, les spectres grandioses de la tragédie grecque, et de confronter au régicide moderne, tel que l’accomplissent les passions populaires, l’antique régicide, tel que le font les passions domestiques ! Je l’avouerai, messieurs, en songeant à cette remarquable époque du talent de M. Lemercier, entre les discussions de la Convention et les querelles des Atrides, entre ce qu’il voyait et ce qu’il rêvait, j’ai souvent cherché un rapport, je n’ai trouvé tout au plus qu’une harmonie. Pourquoi, par quelle mystérieuse transformation de la pensée dans le cerveau, Agamemnon est-il né ainsi ? C’est là un de ces sombres caprices de l’inspiration dont les poëtes seuls ont le secret. Quoi qu’il en soit, Agamemnon est une œuvre, une des plus belles tragédies de notre théâtre, sans contredit, par l’horreur et par la pitié à la fois, par la simplicité de l’élément tragique, par la gravité austère du style. Ce sévère poëme a vraiment le profil grec. On sent, en le considérant, que c’est l’époque où David donne la couleur aux bas-reliefs d’Athènes et où Talma leur donne la parole et le mouvement. On y sent plus que l’époque, on y sent l’homme. On devine que le poëte a souffert en l’écrivant. En effet, une mélancolie profonde, mêlée à je ne sais quelle terreur presque révolutionnaire, couvre toute cette grande œuvre. Examinez-la, — elle le mérite, messieurs, — voyez l’ensemble et les détails, Agamemnon et Strophus, la galère qui aborde au port, les acclamations du peuple, le tutoiement héroïque des rois. Contemplez surtout Clytemnestre, la pâle et sanglante figure, l’adultère dévouée au parricide qui regarde à côté d’elle sans les comprendre et, chose terrible ! sans en être épouvantée, la captive Cassandre et le petit Oreste ;