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tête quelque chose de grand. Sous les anciens rois, c’était un principe ; sous l’empire, ce fut un homme ; pendant la révolution, ce fut une assemblée. Assemblée qui a brisé le trône et qui a sauvé le pays, qui a eu un duel avec la royauté comme Cromwell et un duel avec l’univers comme Annibal, qui a eu à la fois du génie comme tout un peuple et du génie comme un seul homme, en un mot, qui a commis des attentats et qui a fait des prodiges, que nous pouvons détester, que nous pouvons maudire, mais que nous devons admirer !

Reconnaissons-le néanmoins, il se fit en France, dans ce temps-là, une diminution de lumière morale, et par conséquent, — remarquons-le, messieurs, — une diminution de lumière intellectuelle. Cette espèce de demi-jour ou de demi-obscurité qui ressemble à la tombée de la nuit et qui se répand sur de certaines époques, est nécessaire pour que la providence puisse, dans l’intérêt ultérieur du genre humain, accomplir sur les sociétés vieilles ces effrayantes voies de fait qui, si elles étaient commises par des hommes, seraient des crimes, et qui, venant de Dieu, s’appellent des révolutions.

Cette ombre, c’est l’ombre même que fait la main du Seigneur quand elle est sur un peuple.

Comme je l’indiquais tout à l’heure, 93 n’est pas l’époque de ces hautes individualités que leur génie isole. Il semble en ce moment-là, que la providence trouve l’homme trop petit pour ce qu’elle veut faire, qu’elle le relègue sur le second plan, et qu’elle entre en scène elle-même. En effet, en 93, des trois géants qui ont fait de la révolution française, le premier, un fait social, le deuxième, un fait géographique, le dernier, un fait européen, l’un, Mirabeau, était mort ; l’autre, Sieyès, avait disparu dans l’éclipse, il réussissait à vivre, comme ce lâche grand homme l’a dit plus tard ; le troisième, Bonaparte, n’était pas né encore à la vie historique. Sieyès laissé dans l’ombre et Danton peut-être excepté, il n’y avait donc pas d’hommes du premier ordre, pas d’intelligences capitales dans la Convention, mais il y avait de grandes passions, de grandes luttes, de grands éclairs, de grands fantômes. Cela suffisait, certes, pour l’éblouissement du peuple, redoutable spectateur incliné sur