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sous-lieutenant d’artillerie qui avait gagné sur la jeune république française la bataille du dix-huit brumaire et sur les vieilles monarchies européennes la bataille d’Austerlitz. C’était un victorieux, et, comme tous les victorieux, c’était un ami des lettres. Napoléon avait tous les goûts et tous les instincts du trône, autrement que Louis XIV sans doute, mais autant que lui. Il y avait du grand roi dans le grand empereur. Rallier la littérature à son sceptre, c’était une de ses premières ambitions. Il ne lui suffisait point d’avoir muselé les passions populaires, il eût voulu soumettre Benjamin Constant ; il ne lui suffisait pas d’avoir vaincu trente armées, il eût voulu vaincre Lemercier ; il ne lui suffisait pas d’avoir conquis dix royaumes, il eût voulu conquérir Chateaubriand.

Ce n’est pas, messieurs, que tout en jugeant le premier consul ou l’empereur chacun sous l’influence de leurs sympathies particulières, ces hommes-là contestassent ce qu’il y avait de généreux, de rare et d’illustre dans Napoléon. Mais, selon eux, le politique ternissait le victorieux, le héros était doublé d’un tyran, le Scipion se compliquait d’un Cromwell ; une moitié de sa vie faisait à l’autre moitié des répliques amères. Bonaparte avait fait porter aux drapeaux de son armée le deuil de Washington ; mais il n’avait pas imité Washington. Il avait nommé La Tour d’Auvergne premier grenadier de la république ; mais il avait aboli la république. Il avait donné le dôme des Invalides pour sépulcre au grand Turenne ; mais il avait donné le fossé de Vincennes pour tombe au petit-fils du grand Condé.

Malgré leur fière et chaste attitude, l’empereur n’hésita devant aucune avance. Les ambassades, les dotations, les hauts grades de la légion d’honneur, le sénat, tout fut offert, disons-le à la gloire de l’empereur, et, disons-le à la gloire de ces nobles réfractaires, tout fut refusé.

Après les caresses, je l’ajoute à regret, vinrent les persécutions. Aucun ne céda. Grâce à ces six talents, grâce à ces six caractères, sous ce règne qui supprima tant de libertés et qui humilia tant de couronnes, la dignité royale de la pensée libre fut maintenue.

Il n’y eut pas que cela, messieurs, il y eut aussi service