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représentant Lagrange, homme vaillant, l’aborda et lui dit : « Avec qui êtes-vous ici ? il répondit : Avec la liberté. — Et que faites-vous ? reprit Lagrange ; il répondit : J’attends. »

Après juin 1848, il attendait ; mais, après juin 1849, il n’attendit plus.

L’éclair qui jaillit des événements lui entra dans l’esprit. Ce genre d’éclair, une fois qu’il a brillé, ne s’efface pas. Un éclair qui reste, c’est là la lumière du vrai dans la conscience.

En 1849, cette clarté définitive se fit en lui.

Quand il vit Rome terrassée au nom de la France, quand il vit la majorité, jusqu’alors hypocrite, jeter tout à coup le masque par la bouche duquel, le 4 mai 1848, elle avait dix-sept fois crié : Vive la République ! quand il vit, après le 13 juin, le triomphe de toutes les coalitions ennemies du progrès, quand il vit cette joie cynique, il fut triste, il comprit, et, au moment où toutes les mains des vainqueurs se tendaient vers lui pour l’attirer dans leurs rangs, il sentit dans le fond de son âme qu’il était un vaincu. Une morte était à terre, on criait : c’est la république ! il alla à cette morte, et reconnut que c’était la liberté. Alors il se pencha vers ce cadavre, et il l’épousa. Il vit devant lui la chute, la défaite, la ruine, l’affront, la proscription, et il dit : C’est bien.

Tout de suite, le 15 juin, il monta à la tribune, et il protesta. À partir de ce jour, la jonction fut faite dans son âme entre la république et la liberté. À partir de ce jour, sans trêve, sans relâche, presque sans reprise d’haleine, opiniâtrément, pied à pied, il lutta pour ces deux grandes calomniées. Enfin, le 2 décembre 1851, ce qu’il attendait, il l’eut ; vingt ans d’exil.

Telle est l’histoire de ce qu’on a appelé son apostasie.