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Nous disons, nous : Dans Tartuffe, Molière n’a attaqué que l’hypocrisie. Tous ses contemporains le comprirent autrement.

Le but de l’autorité était-il atteint ? Jugez vous-mêmes. Il était complètement tourné ; elle avait été radicalement impuissante. J’en conclus qu’elle n’a pas en elle la force nécessaire pour donner au peuple, au moins par l’intermédiaire du théâtre, l’enseignement le meilleur selon elle.

Voyez, en effet. L’autorité veut que le théâtre exhorte toutes les désobéissances. Sous la pression des idées religieuses, et même dévotes, toute la comédie qui sort de Molière est sceptique ; sous la pression des idées monarchiques, toute la tragédie qui sort de Corneille est républicaine. Tous deux, Corneille et Molière, sont déclarés, de leur vivant, immoraux, l’un par l’académie, l’autre par le parlement.

Et voyez comme le jour se fait, voyez comme la lumière vient ! Corneille et Molière, qui ont fait le contraire de ce que voulait leur imposer le principe d’autorité sous la double pression religieuse et monarchique, sont-ils immoraux vraiment ? L’académie dit oui, le parlement dit oui, la postérité dit non. Ces deux grands poëtes ont été deux grands philosophes. Ils n’ont pas produit au théâtre la vulgaire morale de l’autorité, mais la haute morale de l’humanité. C’est cette morale, cette morale supérieure et splendide, qui est faite pour l’avenir et que la courte vue des contemporains qualifie toujours d’immoralité.

Aucun génie n’échappe à cette loi, aucun sage, aucun juste ! L’accusation d’immoralité a successivement atteint et quelquefois martyrisé tous les fondateurs de la sagesse humaine, tous les révélateurs de la sagesse divine. C’est au nom de la morale qu’on a fait boire la ciguë à Socrate et qu’on a cloué Jésus au gibet.

Je reprends, et je résume ce que je viens de dire.

Le principe d’autorité, seul et livré à lui-même, a-t-il su faire fructifier l’art ? Non. A-t-il su imprimer au théâtre une direction utile dans son sens à l’amélioration du peuple ? Non.

Qu’a-t-il fait donc ? Rien, ou, pour mieux dire, il a comprimé les génies, il a gêné les chefs-d’œuvre.

Maintenant, voulez-vous que je descende de cette région élevée, où je voudrais que les esprits se maintinssent toujours, pour traiter au point de vue purement industriel la question que vous étudiez ? Ce point de vue est pour moi peu considérable, et je déclare que le nombre des faillites n’est rien pour moi à côté d’un chef-d’œuvre créé ou d’un progrès intellectuel ou moral du peuple obtenu. Cependant, je ne veux point négliger complètement ce côté de la question, et je demanderai si le principe de l’autorité a été du moins bon pour faire prospérer les entreprises dramatiques ? Non. Il n’a pas même obtenu ce mince résultat. Je n’en veux pour preuve