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du principe d’autorité. Ce principe a arrêté l’essor de Corneille et froissé son robuste génie. Molière s’y est souvent soustrait, parce qu’il vivait dans la familiarité du grand roi dont il avait les sympathies personnelles. Molière n’a été si favorisé que parce qu’il était valet de chambre tapissier de Louis XIV ; il n’eût point fait sans cela le quart de ses chefs-d’œuvre. Le sourire du maître lui permettait l’audace. Chose bizarre à dire, c’est sa domesticité qui a fait son indépendance ; si Molière n’eût pas été valet, il n’eût pas été libre.

Vous savez qu’un des miracles de l’esprit humain avait été déclaré immoral par les contemporains ; il fallut un ordre formel de Louis XIV pour qu’on jouât Tartuffe. Voilà ce qu’a fait le principe de l’autorité dans son plus beau siècle. Je passerai sur Louis XV et sur son temps ; c’est une époque de complète dégradation pour l’art dramatique. Je range les tragédies de Voltaire parmi les œuvres les plus informes que l’esprit humain ait jamais produites. Si Voltaire n’était pas, à côté de cela, un des plus beaux génies de l’humanité, s’il n’avait pas produit, entre autres grands résultats, ce résultat admirable de l’adoucissement des mœurs, il serait au niveau de Campistron.

Je ne triomphe donc pas du dix-huitième siècle ; je le pourrais, mais je m’abstiens. Remarquez seulement que le chef-d’œuvre dramatique qui marque la fin de ce siècle, le Mariage de Figaro, est dû à la rupture du principe d’autorité. J’arrive à l’empire. Alors l’autorité avait été restaurée dans toute sa splendeur, elle avait quelque chose de plus éclatant encore que l’autorité de Louis XIV, il y avait alors un maître qui ne se contentait pas d’être le plus grand capitaine, le plus grand législateur, le plus grand politique, le plus grand prince de son temps, mais qui voulait être le plus grand organisateur de toutes choses. La littérature, l’art, la pensée ne pouvaient échapper à sa domination, pas plus que tout le reste. Il a eu, et je l’en loue, la volonté d’organiser l’art. Pour cela il n’a rien épargné, il a tout prodigué. De Moscou il organisait le Théâtre-Français. Dans le moment même où la fortune tournait et où il pouvait voir l’abîme s’ouvrir, il s’occupait de réglementer les soubrettes et les crispins.

Eh bien, malgré tant de soins et tant de volonté, cet homme, qui pouvait gagner la bataille de Marengo et la bataille d’Austerlitz, n’a pu faire faire un chef-d’œuvre. Il aurait donné des millions pour que ce chef-d’œuvre naquît ; il aurait fait prince celui qui en aurait honoré son règne. Un jour, il passait une revue. Il y avait là dans les rangs un auteur assez médiocre qui s’appelait Barjaud. Personne ne connaît plus ce nom. On dit à l’empereur : -Sire, M. Barjaud est là.-Monsieur Barjaud, dit-il aussitôt, sortez des rangs.-Et il lui demanda ce qu’il pouvait faire pour lui.