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Canon des Invalides, feu d’artifice, lampions ; une rumeur de triomphe arrivait jusqu’à notre solitude ; la grande ville célébrait la grande armée et le grand chef ; la cité avait une auréole, comme si les victoires étaient une aurore ; le ciel bleu devenait lentement rouge ; la fête impériale se réverbérait jusqu’au zénith ; des deux dômes qui dominaient le jardin des Feuillantines, l’un, tout près, le Val-de-Grâce, masse noire, dressait une flamme à son sommet et semblait une tiare qui s’achève en escarboucle ; l’autre, lointain, le Panthéon gigantesque et spectral, avait autour de sa rondeur un cercle d’étoiles, comme si, pour fêter un génie, il se faisait une couronne des âmes de tous les grands hommes auxquels il est dédié.

La clarté de la fête, clarté superbe, vermeille, vaguement sanglante, était telle qu’il faisait presque grand jour dans le jardin.

Tout en se promenant, le groupe qui marchait devant moi était parvenu, peut-être un peu malgré ma mère, qui avait des velléités de s’arrêter et qui semblait ne vouloir pas aller si loin, jusqu’au massif d’arbres où était la chapelle.

Ils causaient, les arbres étaient silencieux, au loin le canon de la solennité tirait de quart d’heure en quart d’heure. Ce que je vais dire est pour moi inoubliable.

Comme ils allaient entrer sous les arbres, un des trois interlocuteurs s’arrêta, et regardant le ciel nocturne plein de lumière, s’écria :

— N’importe ! cet homme est grand.

Une voix sortit de l’ombre et dit :

— Bonjour, Lucotte[1], bonjour, Drouet[2], bonjour, Tilly[3].

Et un homme, de haute stature aussi lui, apparut dans le clair-obscur des arbres.

Les trois causeurs levèrent la tête.

— Tiens ! s’écria l’un d’eux.

Et il parut prêt à prononcer un nom.

  1. Depuis comte de Sopetran.
  2. Depuis comte d’Erlon.
  3. Depuis gouverneur de Ségovie.