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noms qui se rattachent à cet art, elle reconnaîtrait elle-même qu’il y a des génies créateurs, des hommes d’imagination, des hommes dont la propriété doit être protégée par la loi. Bernard de Palissy était un potier ; Benvenuto Cellini était un orfèvre. Un pape a désiré un modèle de chandeliers d’église ; Michel-Ange et Raphaël ont concouru pour ce modèle, et les deux modèles ont été exécutés. Oserait-on dire que ce ne sont pas là des objets d’art ?

Il y a donc ici, permettez-moi d’insister, un art véritable dans la question, et c’est ce qui me fait prendre la parole.

Jusqu’à présent cette matière a été régie en France par une législation vague, obscure, incomplète, plutôt formée de jurisprudence et d’extensions que composée de textes directs émanés du législateur. Cette législation a beaucoup de défauts, mais elle a une qualité qui, à mes yeux, compense tous les défauts, elle est généreuse.

Cette législation, que donnait-elle à l’art qui est ici en question ? Elle lui donnait la durée ; et n’oubliez pas ceci : toutes les fois que vous voulez que de grands artistes fassent de grandes œuvres, donnez-leur le temps, donnez-leur la durée, assurez-leur le respect de leur pensée et de leur propriété. Si vous voulez que la France reste à ce point où elle est placée, d’imposer à toutes les nations la loi de sa mode, de son goût, de son imagination ; si vous voulez que la France reste la maîtresse de ce que le monde appelle l’ornement, le luxe, la fantaisie, ce qui sera toujours et ce qui est une richesse publique et nationale ; si vous voulez donner à cet art tous les moyens de prospérer, ne touchez pas légèrement à la législation sous laquelle il s’est développé avec tant d’éclat.

Notez que depuis que cette législation, incomplète, je le répète, mais généreuse, existe, l’ascendant de la France, dans toutes les matières d’art et d’industrie mêlée à l’art, n’a cessé de s’accroître.

Que demandez-vous donc à une législation ? qu’elle produise de bons effets, qu’elle donne de bons résultats ? Que reprochez-vous à celle-ci ? Sous son empire, l’art français est devenu le maître et le modèle de l’art chez tous les peuples qui composent le monde civilisé. Pourquoi donc toucher légèrement à un état de choses dont vous avez à vous applaudir ?

J’ajouterai en terminant que j’ai lu avec une grande attention l’exposé des motifs ; j’y ai cherché la raison pour laquelle il était innové à un état aussi excellent, je n’en ai trouvé qu’une qui ne me paraît pas suffisante, c’est un désir de mettre la législation qui régit cette matière en harmonie avec la législation qui régit d’autres matières qu’on suppose à tort analogues. C’est là, messieurs, une pure question de symétrie. Cela ne me paraît pas suffisant pour innover, j’ose dire, aussi témérairement.

J’ai pour M. le ministre du commerce, en particulier, la plus