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réunit dans une commune et universelle adhésion les dissidences les plus déclarées, les opinions les plus contraires, et l’on peut dire, sans craindre d’être démenti, que personne dans cette enceinte, personne, n’est étranger à ces nobles émotions, à ces profondes sympathies.

D’où vient ce sentiment unanime ? Est-ce que vous ne sentez pas tous qu’il y a une certaine grandeur dans la question qui s’agite ? C’est la civilisation même qui est compromise, qui est offensée par certains actes que nous avons vu s’accomplir dans un coin de l’Europe. Ces actes, messieurs, je ne veux pas les qualifier, je n’envenimerai pas une plaie vive et saignante. Cependant je le dis, et je le dis très haut, la civilisation européenne recevrait une sérieuse atteinte, si aucune protestation ne s’élevait contre le procédé du gouvernement autrichien envers la Gallicie.

Deux nations entre toutes, depuis quatre siècles, ont joué dans la civilisation européenne un rôle désintéressé ; ces deux nations sont la France et la Pologne. Notez ceci, messieurs : la France dissipait les ténèbres, la Pologne repoussait la barbarie ; la France répandait les idées, la Pologne couvrait la frontière. Le peuple français a été le missionnaire de la civilisation en Europe ; le peuple polonais en a été le chevalier.

Si le peuple polonais n’avait pas accompli son œuvre, le peuple français n’aurait pas pu accomplir la sienne. À un certain jour, à une certaine heure, devant une invasion formidable de la barbarie, la Pologne a eu Sobieski comme la Grèce avait eu Léonidas.

Ce sont là, messieurs, des faits qui ne peuvent s’effacer de la mémoire des nations. Quand un peuple a travaillé pour les autres peuples, il est comme un homme qui a travaillé pour les autres hommes, la reconnaissance de tous l’entoure, la sympathie de tous lui est acquise, il est glorifié dans sa puissance, il est respecté dans son malheur, et si, par la dureté des temps, ce peuple, qui n’a jamais eu l’égoïsme pour loi, qui n’a jamais consulté que sa générosité, que les nobles et puissants instincts qui le portaient à défendre la civilisation, si ce peuple devient un petit peuple, il reste une grande nation.