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Mais on n'est pas sur terre enfin pour s'ennuyer.

Est-ce ma faute à moi si cette fille est belle?


Le Marquis


Ce n'est pas votre faute en effet.


Le Roi


Isabelle Me fatigue. Il me faut une autre femme.

Enfin, j'ai bien le droit d'aimer, moi!


Le Marquis


Le lion a faim.


Le Roi


Écoute. J'aime, donc je hais. Je me retrace

Leur enfance en commun, ce cloître, elle, sa grâce,

Lui, son audace, l'herbe et le champ de genêt,

Et l'ombre, et les baisers que l'insolent prenait!

Ce don Sanche! oh! j'en suis jaloux! je m'en délivre!

Je me plais à compter dans mon coeur, de rage ivre,

Les sombres battements de la haine, et j'en veux

Sentir l'âpre frisson jusque dans mes cheveux!

Haïr est bon. Tenir son ennemi qu'on broie

Et qu'on foule aux pieds, ah! j'en écume de joie.

Je suis l'abîme, heureux d'engloutir l'alcyon!

Je sens un tremblement d'extermination.

Bien fou qui tenterait de me donner le change!

Pas d'obstacle. J'ai là don Sanche, et je me venge!

Je me venge de quoi? De ce qu'il est aimé.

De ce qu'il est beau. Moi, l'homme obscur et fermé,

J'ai dans l'âme un orage et cent courants contraires.

Le meurtre est mon ami; les Caïns sont mes frères;

Et tandis que j'ai l'air grave, glacé, dormant,

Je sens ma volonté m'emplir affreusement.

Comme le volcan, froid sous la neige farouche,

Sent sa lave aux flots noirs lui monter à-la bouche.

Qui voudrait m'adoucir me ferait rugir mieux,

L'essai d'apaisement me rendrait furieux.

Marquis, je briserais Dieu lui-même! -Il existe,

Pour supprimer l'enfant, deux moyens.


Le Marquis