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Être bien vêtu, bien nourri et bien logé, vivre à bon marché et bien, payer le saumon un sou la livre grâce à l’empoisonnement des fleuves, mordre dans du pain blanc, avoir un bon feu pour se chauffer et un bon lit pour se reposer, devoir tout cela dignement à son travail, faire rayonner son aisance autour de soi, croître dans la liberté et la santé, voir sourire sa femme gracieusement parée, voir grandir ses enfants bien portants, ne jamais manquer de rien, prospérer dans ce qu’on fait et par ce qu’on fait, bien boire, bien manger, bien dormir, c’est beaucoup, certes ; mais si c’est tout, ce n’est rien.

Allons plus loin.


Réalisez sur cette terre tous les Édens, tous les Élysées, toutes les Atlantides, tous les triomphes de la matière, toutes les glorifications de la jouissance, tous les walhallas de la chair, tous les jardins de délices catholiques, indous et payens ; faites coucher le paradis de Mahomet dans le paradis d’Anne d’Autriche : une houri nue dans des draps de batiste. Qu’est-ce qu’il te faut à toi ? Quatre repas par jour ? les voilà. Et toi ? Autant de vin de Champagne que tu en peux boire ? tends ton verre, et bois. Des palais de marbre, des salles dorées, des parcs pleins de paons et de cygnes, des symphonies, des fêtes, des joies, qui en veut ? Quelles servantes souhaitez-vous ? Toutes les forces de la nature ? Ici ! Venez, forces. Obéissez à l’homme. La vapeur traîne ses navires, le vent pousse ses aéroscaphes, l’éclair porte ses lettres. C’est bien ; et la science est là qui lui fait une hygiène puissante, qui restaure son estomac, qui raffermit sa colonne vertébrale, et ramène sa longévité à l’état normal ; si bien, que, comme le veut la nature, la jeunesse dure soixante-dix ans, et un homme est un siècle. A merveille. Buvons et mangeons. Volupté, plaisir, extase, ivresse, félicité, santé. Concorde en outre. Paix sur la terre, et fraternité universelle. Seulement une restriction : mon moi mourra. La tombe est une porte. Le cercle de l’éternité est un zéro. Je ne retrouverai pas ces enfants qui sont mes entrailles ; je ne reverrai pas cette femme qui est ma lumière. Allez-vous-en ! Votre éden m’épouvante. Je frémis.

J’ai vendu mon âme à ma chair. Non. Je ne veux pas de ce marché.

Il n’y a que l’âme qui puisse satisfaire le cœur.

Ah ! vous m’offrez de la viande et du néant. Ah ! vous n’avez rien pour cette flamme qui est en moi, qui me chauffe et qui m’éclaire et qui me brûle, et qui pense et qui espère et qui aime. Eh bien ! laissez-moi tranquille. Vous me faites horreur avec votre ventre satisfait.