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e scoliaste réduit aux proportions d’un simple pillage de moissons la mise aux prises des grues et des pygmées. Le talon vulnérable d’Achille n’est pas dans l’Iliade telle que nous l’avons aujourd’hui. Y était-il avant les coupures et les raccords de Pisistrate ? Hubert Goltzius dit oui ; le ragusain Raimondo Cuniccio, traducteur de l’Iliade en latin, dit non. Bianchini décrète que l’lliade est une querelle de Thalassocratie, c’est-à-dire de liberté des mers et qu’il s’agit, non d’Hélène, mais de la navigation du Pont-Euxin et de la mer Egée. Pour Bianchini, Mars est l’Arménie, Minerve est l’Egypte, et Junon « aux bras blancs » est la Syrie Blanche. Pour Camoëns, Mars est Jésus-Christ et Vénus est l’église. Voilà Homère soumis aux réactifs de l’orthodoxie comme le Cantique des Cantiques. Pour Apollodore la grande affaire, c’est qu’Homère soit ionien, attendu que l’lliade n’est guère utile qu’à constater la haine des ioniens contre les cariens. A cause de ce vers du chant XV de l’lliade, « nous sommes trois fils de Saturne », Platon, dans le Gorgias, attribue à Homère une sorte d’invention d’une Trinité, que Lactance ne rejette pas absolument. Etc., etc., etc. Problèmes de linguistique, de religion, de philosophie, de géographie, de mythologie, de théogonie, de législation, d’histoire, de légende. Que répondre à tous ces points d’interrogation ? Le manuscrit du dixième siècle, annoté par soixante scoliastes, et trouvé à Venise par Villoison, ne résout rien. L’Homericus Achilles de Drelincourt éclaire peu. Les glossateurs se prêtent leur lanterne ; Ernesti, commentateur d’Homère, la passe à Heyne, commentateur de Virgile. Le commentaire d’Hésychius s’embourbe dans le Φρὰσαι de Calchas ; il penche tantôt vers Tu die, tantôt vers Tecum expende, et n’en sort plus. Certains critiques se tirent des difficultés par des ratures ; ainsi disparaissent dans beaucoup d’éditions les neuf vers charmants et lugubres d’Andromaque sur Astyanax. L’anglais voyageur Wood confronte Aristote, Pausanias et Strabon. Le grammairien Appien, perplexe entre les divers textes et les divers sens, prend sagement le parti d’évoquer l’ombre d’Homère pour savoir à quoi s’en tenir.


Maintenant un dernier mot.

Une traduction est une annexion.

Il est bon de s’augmenter d’un poëte ; il ne l’est pas moins de s’ajouter un philosophe. Ceci est un conseil de bon voisinage. Les nations, même les plus libres, arrivent parfois à de certaines situations intellectuelles et morales où un ravitaillement de philosophie leur est nécessaire. La théocratie est sournoise et se glisse. Luther l’a dénoncée dans le christianisme, et saisie, et traînée au grand jour, et chassée. En ce moment, grâce à Luther, qui a donné le branle, la théocratie est en train de vider Rome. Mais la théocratie sait se retourner. Luther la fait sortir de Rome, eh bien, elle entre dans Luther. Ce qu’elle perd en Italie, elle le regagne en Angleterre. Elle était papauté, elle se fera épiscopat ; détruirez-vous l’évêché ? elle se fera presbytère. Abolirez-vous la prêtrise ? elle se fera fanatisme pur et simple. Le chapeau du quaker met sur le crâne humain presque autant d’ombre que la tiare. Ombre moins mauvaise, sans doute, mais dangereuse pourtant. L’Angleterre, sa vaste et majestueuse existence politique mise à part, vit d’une vie à la fois matérielle et mystique. La matière est souveraine en Angleterre ; et disons-le, souveraine utile et magnifique ; elle se nomme banque, bourse, industrie, commerce, production, circulation,