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Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Histoire, tome II.djvu/96

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Elle nous expliqua qu’il avait reçu une balle dans la bouche qui lui avait fracassé la mâchoire. Il avait une fièvre ardente et nous regardait avec des yeux brillants. Il étendait de temps en temps son bras droit jusqu’à une cuvette pleine d’eau où trempait une éponge, prenait l’éponge, l’approchait de son visage et humectait lui-même son pansement.

Il me sembla que son regard se fixait sur moi d’une façon particulière. J’allai à lui, je me baissai et je lui tendis ma main qu’il prit dans les siennes. – Est-ce que vous me connaissez ? lui demandai-je. Il me répondit oui par un serrement de main dont je sentis l’étreinte jusqu’au cœur.

Le formier me dit : – Attendez-moi ici un instant, je reviens tout à l’heure. Je vais voir dans le quartier s’il n’y aurait pas moyen d’avoir un fusil.

Il ajouta : – En voulez-vous un aussi pour vous ?

— Non, lui dis-je. Je resterai ici, sans fusil. Je n’entre qu’à moitié dans la guerre civile. Je veux bien y mourir, je ne veux pas y tuer.

Je lui demandai s’il pensait que ses amis allaient venir. Il me déclara qu’il n’y comprenait rien, que les hommes des associations devraient être arrivés déjà, qu’au lieu de deux dans la barricade on devrait être vingt, et qu’au lieu de deux barricades dans la rue il devrait y en avoir dix, qu’il fallait qu’il se fût passé quelque chose ; il ajouta :

— Au reste, je vais voir, promettez-moi de m’attendre ici.

— Je vous le promets, lui dis-je, j’attendrai, s’il le faut, toute la nuit.

Il me quitta.

La vieille femme était venue se rasseoir près de la petite fille qui ne semblait pas beaucoup comprendre ce qui se passait autour d’elle et qui de temps en temps levait sur moi de grands yeux paisibles. Toutes deux étaient pauvrement vêtues, et il me sembla que l’enfant avait les pieds sans bas. – Mon homme n’est pas rentré, disait la vieille, mon pauvre homme n’est pas rentré ! pourvu qu’il ne lui soit rien arrivé ! – Avec des « Ah ! mon Dieu ! » à fendre le cœur, et, tout en se hâtant à sa charpie, elle pleurait. Je ne pouvais m’empêcher de songer avec angoisse à ce vieillard que nous avions vu à quelques pas de là étendu sur le pavé.

Il y avait sur la table un numéro de journal. Je le pris et je le dépliai. C’était la P…, le reste du titre était déchiré. Une main sanglante y était largement imprimée. Un blessé en entrant avait probablement posé la main sur la table à l’endroit où était le journal. Mes yeux tombèrent sur ces lignes :

« M. Victor Hugo vient de publier un appel au pillage et à l’assassinat. »

C’est en ces termes que le journal de l’Elysée qualifiait la proclamation dictée