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Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Histoire, tome II.djvu/95

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que par ce reflet. On y apercevait confusément un comptoir et une espèce de poêle peint en noir et en blanc.

On entendait un râlement étouffé, bref, intermittent, qui semblait venir d’une pièce voisine, du même côté que la lumière. Le formier marcha rapidement à la porte entr’ouverte. Je traversai la salle à sa suite, et nous nous trouvâmes dans une sorte de vaste galetas éclairé par une chandelle. Nous étions de l’autre côté de la cloison en planches. Il n’y avait que cette cloison entre nous et la barricade.

Ce galetas était le rez-de-chaussée en démolition. Des colonnettes de fer peintes en rouge et scellées dans des dés de pierre soutenaient de distance en distance les solives du plafond ; sur le devant une énorme charpente dressée debout et marquant le milieu de la palissade de clôture arc-boutait la grosse poutre transversale du premier étage, c’est-à-dire portait toute la maison. Il y avait dans un coin des outils de maçon, un tas de plâtras, une grande échelle double. Quelques chaises de paille çà et là. Pour sol la terre humide. A côté d’une table où était posée une chandelle parmi des fioles de pharmacie, une vieille femme et une petite fille d’environ huit ans, la femme assise, l’enfant accroupie, un grand panier plein de vieux linge devant elles, faisaient de la charpie. Le fond de la salle qui se perdait dans l’ombre était tapissé d’une litière de paille sur laquelle étaient jetés trois matelas. C’était de là que venait le râlement.

— C’est l’ambulance, me dit le formier.

La vieille femme tourna la tête et, nous apercevant, eut un tressaillement convulsif, puis rassurée probablement par la blouse du formier, elle se leva et vint à nous.

Le formier lui dit quelques mots à l’oreille. Elle répondit : – Je n’ai vu personne.

Puis elle ajouta : – Mais ce qui m’inquiète, c’est que mon mari n’est pas encore rentré. On n’a fait que tirer des coups de fusil toute la soirée.

Deux hommes gisaient sur deux des matelas du fond. Le troisième matelas était vide et attendait.

Le blessé le plus près de moi avait reçu un biscayen dans le ventre. C’était lui qui râlait. La vieille femme approcha du matelas avec la chandelle et nous dit tout bas en montrant son poing : – Si vous voyiez le trou que ça a fait ! Nous lui avons fourré gros de ça de charpie dans le ventre.

Elle reprit : – Ça n’a pas plus de vingt-cinq ans. Ça sera mort demain matin.

L’autre était plus jeune encore. Il avait à peine dix-huit ans. – Il a une jolie redingote noire, dit la vieille femme. Ça doit être un étudiant.

Le jeune homme avait tout le bas du visage enveloppé de linges ensanglantés.