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Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Histoire, tome II.djvu/93

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jaillit. La clarté tomba sur une face blême qui nous regardait avec des yeux fixes. C’était un cadavre qui gisait là. C’était un vieillard ; le formier promena rapidement l’allumette de la tête aux pieds. Le mort avait presque l’attitude d’un homme en croix ; ses deux bras étaient étendus ; ses cheveux blancs, rouges aux extrémités, trempaient dans la boue ; il avait sous lui une mare de sang ; une large plaque noirâtre à son gilet marquait la place de la balle qui lui avait troué la poitrine ; une de ses bretelles était défaite ; il avait aux pieds de gros souliers lacés. Le formier lui souleva un bras et dit : – Il a la clavicule cassée. Le mouvement fit remuer la tête, et la bouche ouverte se tourna vers nous, comme si elle allait nous parler. Je regardais cette vision, j’écoutais presque… Brusquement elle disparut.

Cette figure rentra dans les ténèbres, l’allumette venait de s’éteindre.

Nous nous éloignâmes en silence. Au bout d’une vingtaine de pas, le formier, comme se parlant à lui-même, dit à demi-voix : – Connais pas.

Nous avancions toujours. Des caves aux toits, des rez-de-chaussée aux mansardes, pas une lumière dans les maisons. Il semblait que nous étions errants dans une immense tombe.

Une voix ferme, mâle, sonore, sortit subitement de cette ombre et nous cria : – Qui vive ?

— Ah ! ils sont là ! dit le formier ; et il se mit à siffler d’une certaine façon.

— Arrivez ! reprit la voix.

C’était encore une barricade. Celle-ci, un peu plus haute que l’autre, et séparée de la première par un intervalle d’environ cent pas, était, autant qu’on pouvait le distinguer, bâtie avec des tonneaux pleins de pavés. On apercevait, tout en haut, les roues d’un camion engagé entre les tonneaux. Des planches et des poutres s’y mêlaient. On y avait ménagé une gorge plus étroite encore que la coupure de l’autre barricade.

— Citoyens, dit le formier en entrant dans la barricade, combien êtes-vous ici ?

La voix qui avait crié qui vive répondit :

— Nous sommes deux.

— C’est tout ?

— C’est tout.

Ils étaient deux en effet, deux hommes qui, seuls dans cette nuit, dans cette rue déserte, derrière ce tas de pavés, attendaient le choc d’un régiment.

Tous deux en blouse ; deux ouvriers ; quelques cartouches dans leur poche et le fusil sur l’épaule.