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Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Histoire, tome II.djvu/91

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présence était désirée, et que si je voulais me trouver à neuf heures sous l’arcade Colbert, lui ou un autre des leurs y serait et me conduirait. Nous convînmes que pour se faire reconnaître en m’abordant on me dirait le mot d’ordre : « Que fait Joseph ? ».

Je ne sais s’il crut voir en moi quelque doute ou quelque défiance. Il s’interrompit tout à coup et me dit :

— Au fait, vous n’êtes pas forcé de me croire. On ne pense pas à tout, j’aurais dû me faire donner un mot d’écrit. Dans un moment comme celui-ci, on se défie de tout le monde.

— Au contraire, lui dis-je, on se confie à tout le monde. Je serai à neuf heures à l’arcade Colbert.

Et je le quittai.

Je rentrai dans mon asile. J’étais las, j’avais faim, j’eus recours au chocolat de Charamaule et à un peu de pain qui me restait ; je me laissai tomber sur un fauteuil, je mangeai et je dormis. Il y a des sommeils noirs. J’eus un de ces sommeils-là, plein de spectres ; je revis l’enfant mort, et les deux trous rouges du front, qui étaient deux bouches ; l’une disait : Morny, et l’autre : Saint-Arnaud. Mais on ne fait pas l’histoire pour raconter des songes ; j’abrège. Brusquement je me réveillai. J’eus comme une secousse : – Pourvu qu’il ne soit pas plus de neuf heures ! J’avais oublié de monter ma montre. Elle était arrêtée. Je sortis en toute hâte. La rue était déserte, les boutiques étaient fermées. Place Louvois, j’entendis l’heure sonner (probablement à la Bibliothèque) ; j’écoutai. Je comptai neuf coups. En deux pas je fus à l’arcade Colbert. Je regardai dans l’obscurité. Personne sous l’arcade.

Je sentis qu’il était impossible de demeurer là et d’avoir l’air de quelqu’un qui attend ; il y a près de l’arcade Colbert un poste de police, et des patrouilles passaient à chaque instant. Je m’enfonçai dans la rue. Je n’y trouvai personne. J’allai jusqu’à la rue Vivienne. A l’angle de la rue Vivienne, un homme était arrêté devant une affiche et cherchait à la déchirer ou à la décoller. Je m’approchai de cet homme qui me prit probablement pour un agent de police et s’enfuit à toutes jambes. Je revins sur mes pas. Vers l’arcade Colbert et comme j’arrivais à l’endroit de la rue où on applique les affiches de spectacles, un ouvrier passa près de moi et me dit rapidement : – Que fait Joseph ?

Je reconnus le formier.

— Venez, me dit-il.

Nous nous mîmes en route, sans nous parler et sans avoir l’air de nous connaître, lui marchant devant moi à quelque distance.

Nous allâmes d’abord à deux adresses qu’on ne pourrait indiquer ici sans désigner