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Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Histoire, tome II.djvu/79

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une fusillade de gaîté de cœur », dura de deux heures à cinq heures. Pendant ces trois effroyables heures, Louis Bonaparte exécuta sa préméditation et consomma son œuvre. Jusqu’à cet instant la pauvre petite conscience bourgeoise était presque indulgente. Eh bien, quoi, c’était jeu de prince, une espèce d’escroquerie d’état, un tour de passe-passe de grande dimension ; les sceptiques et les capables disaient : « C’est une bonne farce faite à ces imbéciles. [1] » Subitement, Louis Bonaparte, devenu inquiet, dut démasquer « toute sa politique ». – Dites à Saint-Arnaud d’exécuter mes ordres. Saint-Arnaud obéit, le coup d’État fit ce qu’il était dans sa loi de faire, et à partir de ce moment épouvantable un immense ruisseau de sang se mit à couler à travers ce crime.

On laissa les cadavres gisants sur le pavé, effarés, pâles, stupéfaits, les poches retournées. Le tueur soldatesque est condamné à ce crescendo sinistre. Le matin, assassin ; le soir, voleur.

La nuit venue, il y eut enthousiasme et joie à l’Elysée. Ces hommes triomphèrent. Conneau, naïvement, a raconté la scène. Les familiers déliraient. Fialin tutoya Bonaparte. – Perdez-en l’habitude, lui dit tout bas Vieillard. En effet, ce carnage faisait Bonaparte empereur. Il était maintenant Majesté. On but, on fuma comme les soldats sur le boulevard ; car, après avoir tué tout le jour, on but toute la nuit ; le vin coula sur le sang. A l’Elysée on était émerveillé de la réussite. On s’extasiait, on admirait. Quelle idée le prince avait eue ! Comme la chose avait été menée ! – Cela vaut mieux que de s’enfuir par Dieppe comme d’Haussez ou par la Membrolle comme Guernon-Ranville ! – ou d’être pris déguisé en valet de pied et cirant les souliers de Madame de Saint-Fargeau comme ce pauvre Polignac ! – Guizot n’a pas été plus habile que Polignac, s’écriait Persigny. Fleury se tournait vers Morny : – Ce ne sont pas vos doctrinaires qui eussent réussi un coup d’État. – C’est vrai, ils n’étaient pas forts, répondait Morny. Il ajouta : – « Ce sont pourtant des gens d’esprit, Louis-Philippe, Guizot, Thiers… » – Louis Bonaparte, ôtant de ses lèvres sa cigarette, interrompit : – Si ce sont là des gens d’esprit, j’aime mieux être une bête…

— Féroce, dit l’histoire.

  1. Nous.