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Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Histoire, tome II.djvu/73

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XVI. Le Massacre

Brusquement une fenêtre s’ouvrit.

Sur l’enfer.

Dante, s’il se fût penché du haut de l’ombre, eût pu voir dans Paris le huitième cercle de son poëme : le funèbre boulevard Montmartre.

Paris en proie à Bonaparte ; spectacle monstrueux.

Les tristes hommes armés groupés sur ce boulevard sentirent entrer en eux une âme épouvantable ; ils cessèrent d’être eux-mêmes et devinrent démons.

Il n’y eut plus un seul soldat français ; il y eut on ne sait quels fantômes accomplissant une besogne horrible dans une lueur de vision.

Il n’y eut plus de drapeau, il n’y eut plus de loi, il n’y eut plus d’humanité, il n’y eut plus de patrie, il n’y eut plus de France ; on se mit à assassiner.

La division Schinderhannes, les brigades Mandrin, Cartouche, Poulailler, Trestaillon et Troppmann apparurent dans les ténèbres, mitraillant et massacrant.

Non, nous n’attribuons pas à l’armée française ce qui se fit dans cette lugubre éclipse de l’honneur.

Il y a des massacres dans l’histoire, abominables, certes, mais ils ont leur raison d’être ; la Saint-Barthélemy et les Dragonnades s’expliquent par la religion, les Vêpres siciliennes et les tueries de septembre s’expliquent par la patrie ; on supprime l’ennemi, on anéantit l’étranger ; crimes pour le bon motif. Mais le carnage du boulevard Montmartre est le crime sans savoir pourquoi.

Le pourquoi existe cependant. Il est effroyable.

Disons-le.

Deux choses sont debout dans un État, la loi et le peuple. Un homme tue la loi. Il sent le châtiment approcher.

Il ne lui reste plus qu’une chose à faire, tuer le peuple. Il tue le peuple.

Le 2 c’est le risque, le 4 c’est l’assurance.

Contre l’indignation qui se lève, on fait surgir l’épouvante.

Cette euménide, la Justice, s’arrête pétrifiée devant cette furie, l’Extermination. Contre Erynnis on dresse Méduse.

Mettre en fuite Némésis, quel triomphe effrayant !