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Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Histoire, tome II.djvu/48

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— Bonnes nouvelles, nous dit-il, tout va bien. Sa figure grave, probe et froide, rayonnait d’une sorte de sérénité civique. Il revenait des barricades et allait y retourner. Il avait reçu deux balles dans son manteau. Je le pris à part, et je lui dis : – Vous y retournez ? – Oui. – Emmenez-moi avec vous. – Non, répondit-il. Vous êtes nécessaire ici. Aujourd’hui vous êtes général, moi, je suis soldat. – J’insistai vainement. Il persista à refuser, répétant toujours : – Le comité est notre centre, il ne doit pas se disperser. Votre devoir est de rester ici. D’ailleurs, ajouta-t-il, soyez tranquille. Vous courez ici encore plus de dangers que nous. Si l’on vous prend, on vous fusillera. – Eh bien, lui dis-je, le moment peut venir où notre devoir sera de nous mêler au combat. – Sans doute. Je repris : Vous qui êtes sur les barricades, vous serez meilleur juge que nous de ce moment-là. Donnez-moi votre parole d’honneur que vous ferez pour moi comme vous voudriez que je fisse pour vous, et que vous viendrez me chercher. – Je vous la donne, me dit-il ; et il me serra les deux mains dans les siennes.

Plus tard pourtant, peu d’instants après le départ de Bastide, quelle que fût ma confiance dans la loyale parole de ce courageux et généreux homme, je ne pus y tenir, et je profitai d’un intervalle de deux heures dont je pus disposer, pour aller voir par mes yeux ce qui se passait et de quelle façon la résistance se comportait.

Je pris une voiture place du Palais-Royal. J’expliquai au cocher qui j’étais, et que j’allais visiter et encourager les barricades ; que j’irais tantôt à pied, tantôt en voiture, et que je me confiais à lui. Je me nommai.

Le premier venu est presque toujours un honnête homme. Ce brave cocher me répondit : – Je sais où sont les barricades. Je vous conduirai où il faudra. Je vous attendrai où il faudra. Je vous mènerai et je vous ramènerai. Et si vous n’avez pas d’argent, ne me payez pas, je suis fier de ce que je fais.

Et je partis.