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Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Histoire, tome II.djvu/202

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IX.

Jamais chute ne fut plus lugubre.

Nulle expiation n’est comparable à celle-là. Ce drame inouï a cinq actes, tellement farouches, qu’Eschyle lui-même n’eût pas osé les rêver. Le Guet-Apens, la Lutte, Le Massacre, la Victoire, la Chute. Quel nœud et quel dénoûment ! Un poète qui l’eût prédit eût semblé un traître ; Dieu seul pouvait se permettre Sedan.

Tout proportionner, c’est sa loi. A pire que Brumaire, il fallait pire que Waterloo.

Le premier Napoléon, nous l’avons dit ailleurs [1], avait fait front à la destinée ; il n’avait pas été déshonoré par son supplice ; il était tombé en regardant fixement Dieu. Il était rentré dans Paris, discutant les hommes qui le renversaient, distinguant fièrement entre eux, estimant Lafayette et méprisant Dupin. Il avait jusqu’au dernier moment voulu voir clair dans son sort, il ne s’était pas laissé bander les yeux ; il avait accepté la catastrophe en lui faisant ses conditions. Ici rien de pareil. On pourrait presque dire que le traître est frappé en traître. C’est un malheureux qui se sent manié par le destin, et qui ne sait pas ce qu’on lui fait. Il était au sommet de la puissance, maître aveugle du monde imbécile. Il avait souhaité un plébiscite, il l’avait eu. Il avait à ses pieds ce même Guillaume. C’est à ce moment-là que brusquement son crime l’a saisi. Il ne s’est pas débattu ; il a été le condamné qui obéit à la condamnation. Il s’est prêté à tout ce que le sort terrible voulait de lui. Pas de patient plus docile. Il n’avait pas d’armée, il a fait la guerre ; il n’avait que Rouher, il a provoqué Bismarck ; il n’avait que Le Bœuf, il a attaqué Moltke. Il a confié Strasbourg à Uhrich ; il a donné Metz à garder à Bazaine. Il avait cent vingt mille hommes à Châlons, il pouvait couvrir Paris ; il a senti que son crime s’y dressait, menaçant et debout ; il a pris la fuite devant Paris ; il a mené lui-même, exprès et malgré lui, le voulant et sans le vouloir, le sachant et sans le savoir, misérable esprit en proie à l’abîme, il a mené son armée dans un lieu d’extermination ; il a fait ce choix effrayant du champ de bataille sans issue ; il n’avait plus conscience de rien, pas plus de sa faute d’aujourd’hui que de son crime d’autrefois ; il fallait finir, mais

  1. L’Année terrible.