Ouvrir le menu principal

Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Histoire, tome II.djvu/197

Cette page n’a pas encore été corrigée


front de l’armée française faisait face à l’est, la gauche face au nord, l’extrême gauche (brigade Guyomar) face à l’ouest ; mais on ne savait si l’on faisait face à l’ennemi, on ne le voyait pas ; l’extermination frappait sans se montrer ; on avait affaire à Méduse masquée. Notre cavalerie était excellente, mais inutile. Le champ de bataille, obstrué par un grand bois, coupé de bouquets d’arbres, de maisons et de fermes et de murs de clôture, était bon pour l’artillerie et l’infanterie, mauvais pour la cavalerie. Le ruisseau de Givonne, qui coule au fond et le traverse, eut pendant trois jours plus de sang que d’eau. Entre autres lieux de carnage, Saint-Menges fut épouvantable. La trouée par Carignan vers Montmédy parut possible un moment, puis se ferma. Il n’y eut plus que ce refuge, Sedan ; Sedan, encombré de charrois, de fourgons, d’attelages, de baraques à blessés ; tas de combustible. Cette agonie des héros dura dix heures. Ils refusaient de se rendre, ils s’indignaient, ils voulaient achever leur mort, si vaillamment commencée. On les livra.

Nous l’avons dit, trois hommes, trois soldats intrépides, s’étaient succédé dans le commandement, Mac-Mahon, Ducrot, Wimpffen ; Mac-Mahon n’eut que le temps d’être blessé, Ducrot n’eut que le temps de faire une faute, Wimpffen n’eut que le temps d’avoir une idée héroïque, et il l’eut ; mais Mac-Mahon n’est pas responsable de sa blessure, Ducrot n’est pas responsable de sa faute, et Wimpffen n’est pas responsable de l’impossibilité de la trouée. L’obus qui a frappé Mac-Mahon l’a retiré de la catastrophe ; la faute de Ducrot, l’ordre inopportun de retraite donné au général Lebrun, s’explique par l’horreur confuse de la situation, et est plutôt une erreur qu’une faute ; Wimpffen, désespéré, avait besoin pour sa trouée de vingt mille soldats et n’en a pu réunir que deux mille ; l’histoire dégage ces trois hommes ; il n’y a eu, dans ce désastre de Sedan, qu’un seul et fatal général, l’empereur. Ce qui s’est noué le 2 décembre 1851 s’est dénoué le 2 septembre 1870 ; le carnage du boulevard Montmartre et la capitulation de Sedan sont, nous y insistons, les deux parties d’un syllogisme ; la logique et la justice ont la même balance ; il était dans cette destinée funeste de commencer par un drapeau noir, le massacre, et de finir par un drapeau blanc, le déshonneur.