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Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Histoire, tome II.djvu/196

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VI.

Ce désastre de Sedan était facile à éviter pour le premier venu, impossible pour Louis Bonaparte. Il l’évita si peu qu’il vint le chercher. Lex fati.

Notre armée semblait arrangée exprès pour la catastrophe. Le soldat était inquiet, désorienté, affamé. Le 31 août il y avait, dans les rues de Sedan, des soldats qui cherchaient leur régiment et qui allaient de porte en porte demandant du pain. On a vu qu’un ordre de l’empereur indiquait le lendemain 1er septembre pour jour de repos. En effet l’armée était épuisée de fatigue. Et pourtant elle n’avait eu que de courtes étapes. Le soldat perdait presque l’habitude de marcher. Tel corps, le 1er, par exemple, en était à ne faire que deux lieues par jour (le 29 août, de Stonne à Raucourt).

Pendant ce temps-là l’armée allemande, inexorablement commandée, et menée au bâton comme l’armée de Xercès, accomplissait des marches de quatorze lieues en quinze heures, ce qui lui permettait d’arriver à l’improviste et de cerner l’armée française endormie. Se laisser surprendre était la coutume ; le général de Failly s’était laissé surprendre à Beaumont ; le jour, les soldats démontaient leurs fusils pour les nettoyer, la nuit ils dormaient, sans même couper les ponts qui les livraient à l’ennemi ; ainsi l’on négligea de faire sauter les ponts de Mouzon et de Bazeilles. Le 1er septembre, le jour n’avait pas encore paru que déjà une avant-garde de sept bataillons commandée par le général Schultz saisissait la Rulle et assurait la jonction de l’armée de la Meuse avec la garde royale. Presque à la même minute, avec la précision allemande, les wurtembergeois s’emparaient du pont de la Platinerie, et, cachés par le bois Chevalier, les bataillons saxons, déployés en colonnes de compagnie, occupaient tout le chemin de la Moncelle à Villers-Cernay.

Aussi, on l’a vu, le réveil de l’armée française fut horrible. A Bazeilles, un brouillard s’ajoutait à la fumée. Nos soldats, assaillis dans cette ombre, ne savaient ce que la mort leur voulait ; ils se battirent de chambre en chambre et de maison en maison [1]. Ce fut en vain que la brigade Reboul vint appuyer la brigade Martin des Pallières ; il fallut céder. En même temps, Ducrot était forcé de se concentrer au bois de la Garenne, en avant du calvaire d’Illy ; Douay, ébranlé, se repliait ; Lebrun seul tenait bon sur le plateau de Stenay. Nos troupes occupaient une ligne de cinq kilomètres ; le

  1. « Les français furent littéralement tirés du sommeil par notre attaque. » Helvig.