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Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Histoire, tome II.djvu/194

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V.

Bazeilles prend feu, Givonne prend feu, Floing prend feu ; cela commence par une fournaise. Tout l’horizon est une flamme. Le camp français est dans ce cratère, stupéfait, effaré, en sursaut, fourmillement funèbre. Un cercle de tonnerres environne l’armée. On est cerné par l’extermination. Ce meurtre immense se fait sur tous les points à la fois. Les français résistent, et ils sont terribles, n’ayant plus que le désespoir. Nos canons, presque tous de vieux modèle et de peu de portée, sont tout de suite démontés par le tir effroyable et précis des prussiens. La densité de la pluie d’obus sur la vallée est telle que « la terre en est toute rayée, dit un témoin, comme par un râteau ». Combien de canons ? Onze cents au moins. Douze batteries allemandes, rien que sur la Moncelle ; la 3e et la 4e abtheilung, artillerie épouvantable, sur les crêtes de Givonne, avec la 2e batterie à cheval pour réserve ; en face de Daigny, dix batteries saxonnes et deux wurtembergeoises ; le rideau d’arbres du bois au nord de Villers-Cernay cache l’abtheilung montée, qui est là avec la 3e grosse artillerie en réserve, et de ce taillis ténébreux sort un feu formidable ; les vingt-quatre pièces de la 1e grosse artillerie sont en batterie dans la clairière voisine du chemin de la Moncelle à la Chapelle ; la batterie de la garde royale incendie le bois de la Garenne ; les bombes et les boulets criblent Sachy, Francheval, Pouru-Saint-Rémy et la vallée entre Heibes et Givonne ; et le triple et quadruple rang des bouches à feu se prolonge, sans solution de continuité, jusqu’au calvaire d’Illy, point extrême de l’horizon. Les soldats allemands, assis ou couchés devant les batteries, regardent travailler l’artillerie. Les soldats français tombent et meurent. Parmi les cadavres qui couvrent la plaine, il y en a un, le cadavre d’un officier, sur lequel on trouvera, après la bataille, un pli cacheté contenant cet ordre signé NAPOLÉON : Aujourd’hui 1er septembre, repos pour toute l’armée [1]. Le vaillant 35e de ligne disparaît presque tout entier sous l’écrasement des obus ; la brave infanterie de marine tient un moment en échec les saxons mêlés aux bavarois, mais, débordée de toutes parts, recule ; toute l’admirable cavalerie de la division Margueritte, lancée contre l’infanterie allemande, s’arrête et s’effondre à mi-chemin, exterminée, dit le rapport prussien, « par des feux bien ajustés et tranquilles ». Ce champ de carnage a trois issues ; toutes trois barrées ; la route de Bouillon, par

  1. La Guerre franco-allemande de 1870-1871, rapport de l’état-major prussien, p. 1087.