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Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Histoire, tome II.djvu/168

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partagé le bivouac de Napoléon ; maintenant ils mangeaient le même pain que Vidocq. C’est une triste chose qu’un soldat déformé à ce point.

La poche de l’un d’eux était gonflée par quelque chose qu’il y cachait.

Au moment où cet homme traversait la gare, accompagnant Charras, une voyageuse dit :

— Est-ce qu’il a M. Thiers dans sa poche ?

Ce que l’agent cachait, c’était une paire de pistolets. Sous leurs longues redingotes boutonnées et croisées, ces hommes étaient armés. Ils avaient ordre de traiter « ces messieurs » avec le plus profond respect, et, dans un cas donné, de leur brûler la cervelle.

Les prisonniers avaient été prévenus individuellement qu’ils passeraient près des autorités diverses qu’on rencontrerait en route pour des étrangers, suisses ou belges, expulsés à raison de leurs opinions politiques, et que les agents conserveraient leur qualité d’agents et se présenteraient comme chargés de reconduire ces étrangers jusqu’à la frontière.

Les deux tiers du trajet se firent sans encombre.

A Valenciennes, incident.

Le coup d’État ayant réussi, le zèle régnait. Il n’y avait plus de basse besogne. Dénoncer, c’était plaire ; le zèle est une des formes de la servitude vers lesquelles on se penche le plus volontiers. Le général faisait le soldat ; le préfet faisait le commissaire de police ; le commissaire de police faisait le mouchard.

Le commissaire de police de Valenciennes présidait à la visite des passeports. Il n’aurait voulu pour rien au monde laisser cette haute fonction à un inspecteur subalterne.

Au moment où on lui présenta le passeport du nommé Leblanc, il considéra le nommé Leblanc entre les deux yeux, fit un mouvement et s’écria :

— Vous êtes le général Changarnier.

— Cela ne me regarde pas, dit le général.

Sur ce, les deux gardiens du général se récrient et exhibent leurs papiers fort en règle.

— Monsieur le commissaire, nous sommes agents du gouvernement. Voyez nos propres passeports.

— Malpropres, dit le général.

Le commissaire hoche la tête. Il avait été employé à Paris et avait été souvent envoyé à l’état-major, aux Tuileries, près du général Changarnier. Il le connaissait fort bien.

— Voilà qui est fort ! crient les agents. Ils se démènent, déclarent qu’ils sont fonctionnaires de police en mission spéciale, qu’ils ont ordre de conduire à la frontière ce Leblanc expulsé pour cause politique, jurent leurs grands