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Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Histoire, tome II.djvu/159

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C’était la vérité. Cournet avait servi sous M. de Joinville et s’en faisait honneur.

A cette déclaration, l’administrateur de la sûreté belge se dérida complètement, et dit à Cournet avec le plus gracieux sourire que puisse trouver la police :

— A la bonne heure, monsieur ; restez ici tant qu’il vous plaira ; nous fermons la Belgique aux Montagnards, mais nous l’ouvrons toute grande aux hommes comme vous.

Quand Cournet me raconta cette réponse de Hody, je songeai que c’était mon quatrième belge qui avait raison.

Un certain comique sinistre était mêlé parfois à ces tragédies. Barthélemy Terrier était représentant du peuple et proscrit. On lui délivra un passeport spécial avec itinéraire obligé jusqu’en Belgique pour lui et sa femme. Muni de ce passeport, il partit avec une femme. Cette femme était un homme. Préveraud, propriétaire au Donjon, un des notables de l’Allier, était le beau-frère de Terrier. Quand le coup d’État vint éclater au Donjon, Préveraud avait pris les armes, rempli son devoir, combattu l’attentat et défendu la loi. C’est pourquoi on l’avait condamné à mort. Justice d’alors, on le sait. Ces justices-là s’exécutaient. Pour ce crime d’être honnête homme, on avait guillotiné Charlet, guillotiné Cuisinier, guillotiné Cirasse. La guillotine était un instrument de règne. L’assassinat par la guillotine était un des moyens d’ordre de ce temps-là. Il fallait sauver Préveraud. Il était petit et mince ; on l’habilla en femme. Il n’était pas assez joli pour qu’on ne lui couvrît point le visage d’un voile épais. On lui mit dans un manchon ses vaillantes et rudes mains de combattant. Ainsi voilé, et un peu augmenté de quelques rondeurs, Préveraud fut une femme charmante. Il devint Mme Terrier, et son beau-frère l’emmena. On traversa Paris paisiblement, et sans autre aventure qu’une imprudence faite par Préveraud qui, voyant le timonier d’une grosse charrette abattu, mit de côté son manchon, releva son voile et sa jupe, et, si Terrier éperdu ne l’eût arrêté, eût aidé le charretier à relever son cheval. Qu’un sergent de ville fût là, et Préveraud était pris. Terrier se hâta de jeter Préveraud dans un wagon, et à la nuit tombante ils partirent pour Bruxelles. Ils étaient seuls dans le wagon, chacun dans un coin et se faisant face. Tout alla bien jusqu’à Amiens. A Amiens, station ; la portière s’ouvrit, et un gendarme vint s’asseoir à côté de Préveraud. Le gendarme demanda le passeport, Terrier le montra ; la petite femme dans son coin, voilée et muette, ne bougeait pas, et le gendarme trouva tout en règle. Il se borna à dire : – Nous ferons route ensemble ; je suis de service jusqu’à la frontière.

Le train, après les minutes voulues d’arrêt, repartit. La nuit était noire. Terrier