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Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Histoire, tome II.djvu/154

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il avait plutôt l’air d’un puritain de Cromwell que d’un montagnard de Danton. Cournet lui conta l’aventure ; l’extrémité avait été affreuse.

Buvignier hocha la tête.

— Tu as tué un homme, lui dit-il.

Dans Marie Tudor, j’ai fait, en pareil cas, répondre par Fabiani :

— Non, un juif.

Cournet, qui probablement n’avait pas lu Marie Tudor, répondit :

— Non, un mouchard.

Puis il reprit :

— J’ai tué un mouchard pour sauver trois hommes, dont moi.

Cournet avait raison. On était en plein combat, on le menait fusiller, l’espion qui l’arrêtait était, à proprement parler, un assassin, et certes c’était un cas de légitime défense. J’ajoute que le misérable, démocrate pour le peuple, mouchard pour la police, était deux fois traître. Enfin le mouchard était le pourvoyeur du coup d’État, tandis que Cournet était le combattant de la loi.

— Il faut te cacher, dit Buvignier, viens-t’en à Juvisy.

Buvignier avait une petite retraite à Juvisy qui est sur la route de Corbeil. Il y était connu et aimé. Cournet et lui y arrivèrent le soir même.

Mais à peine débarqués, des paysans dirent à Buvignier : – La gendarmerie est déjà venue pour vous arrêter et reviendra cette nuit. – Il fallut repartir.

Cournet, en péril plus que jamais, cherché, errant, poursuivi, se cacha dans Paris à grand’peine. Il y resta jusqu’au 16. Aucun moyen de se procurer un passeport. Enfin, le 16, des amis qu’il avait dans le chemin de fer du Nord lui firent avoir un passeport spécial ainsi conçu :

« Laissez passer M…, inspecteur chargé du service. » Il résolut de partir le lendemain et de prendre le convoi de jour, pensant, avec raison peut-être, que les convois de nuit devaient être plus surveillés.

Le départ avait lieu à huit heures du matin.

Le 17, au point du jour, à la faveur du crépuscule, il se glissa de rue en rue jusqu’au chemin de fer du Nord. Sa haute taille était un danger. Il parvint pourtant à la gare. Les chauffeurs le mirent avec eux sur le tender de la machine du convoi qui allait partir. Il n’avait que les vêtements dont il était couvert depuis le 2, point de linge, pas de valise, quelque argent.

En décembre, le jour vient tard et la nuit vient de bonne heure, ce qui est secourable aux proscrits.

Il arriva à la frontière à la nuit close sans encombre.

A Neuvéglise, il était en Belgique, il se crut en sûreté, on lui demanda ses papiers, il se