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Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Histoire, tome II.djvu/153

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— Gros d’or comme votre tête, je ne voudrais pas. Vous êtes ma plus belle capture, citoyen Cournet.

— Où me conduisez-vous ?

— A la préfecture.

— On m’y fusillera ?

— C’est possible.

— Et mes camarades ?

— Je ne dis pas non.

— Je ne veux pas y aller.

— Vous irez pourtant.

— Je te dis que je n’irai pas, cria Cournet.

Et avec un de ces gestes qui foudroient, il saisit le mouchard à la gorge.

L’agent ne put jeter un cri, il se débattit, une main de bronze l’étreignait.

Sa langue jaillit de sa bouche, ses yeux devinrent horribles et sortirent de leur orbite ; tout à coup sa tête s’affaissa, et une écume rougeâtre monta de son gosier à ses lèvres ; il était mort.

Huy et Lorin, immobiles et comme foudroyés eux-mêmes, regardaient cette chose lugubre.

Ils ne dirent pas un mot, ils ne firent pas un mouvement. Le fiacre roulait toujours.

— Ouvrez la portière, leur cria Cournet.

Mais ils ne bougèrent pas, il semblait qu’ils fussent devenus de pierre.

Cournet, dont le pouce s’était enfoncé à vif dans le cou du misérable mouchard, essaya d’ouvrir la portière de la main gauche, mais il ne réussit pas, il sentait qu’il n’y parviendrait qu’avec la main droite, il fut obligé de lâcher l’homme. L’homme tomba la face en avant et s’affaissa sur ses genoux.

Cournet ouvrit la portière.

— Allez-vous-en, leur dit-il.

Huy et Lorin sautèrent dans la rue et s’enfuirent à toutes jambes.

Le cocher ne s’était aperçu de rien.

Cournet les laissa s’éloigner, puis il tourna le bouton de la sonnette, fit arrêter le fiacre, descendit sans se hâter, referma la voiture, tira tranquillement quarante sous de sa bourse, les donna au cocher, lequel n’avait pas quitté son siège, et lui dit : – Continuez votre chemin.

Il s’enfonça dans Paris. Place des Victoires, il rencontra l’ancien constituant Isidore Buvignier, son ami, sorti depuis six semaines environ des Madelonnettes, où il avait été enfermé pour l’affaire de la Solidarité républicaine. Buvignier était une des figures remarquables des hauts bancs de la gauche ; blond, tondu ras, l’œil sévère, il faisait songer aux têtes-rondes d’Angleterre, et