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Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Histoire, tome II.djvu/142

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Il ajouta :

— Vous pouvez compter sur deux généraux, Neumayer à Lyon et La Woëstine à Paris.

Il se leva et s’adossa à la cheminée ; je le vois encore debout et pensif, et il poursuivit :

— Je ne me sens pas la force de recommencer l’exil, mais je me sens la volonté de sauver ma famille et mon pays.

Il crut probablement voir en moi un mouvement de surprise, car il accentua et souligna presque ces paroles :

— Je m’explique. Oui, je voudrais sauver ma famille et mon pays. Je porte le nom de Napoléon, mais, vous le savez, sans fanatisme. Je suis Bonaparte, mais non bonapartiste. Ce nom, je le respecte, mais je le juge. Il a déjà une tache, le 18 brumaire. Va-t-il en avoir une autre ? La tache ancienne a disparu sous la gloire. Austerlitz couvre Brumaire. Napoléon s’est absous par le génie. Le peuple a tant admiré qu’il a pardonné. Napoléon est sur la colonne ; c’est fait ; qu’on l’y laisse tranquille. Qu’on ne le recommence pas par son mauvais côté. Qu’on ne force pas la France à se trop souvenir. Cette gloire de Napoléon est vulnérable. Elle a une cicatrice ; fermée, soit. Qu’on ne la rouvre pas. Quoi que les apologistes puissent dire et faire, il n’en est pas moins vrai que Napoléon s’est lui-même porté, par le 18 brumaire, un premier coup.

— En effet, lui dis-je, c’est toujours contre soi qu’on commet un crime.

— Eh bien, poursuivit-il, sa gloire a survécu au premier coup, un second coup la tuerait. Je ne veux pas. Je hais le premier 18 brumaire, je crains le second. Je veux l’empêcher.

Il s’arrêta encore, puis continua :

— C’est pourquoi je suis venu cette nuit chez vous ; je veux secourir cette grande gloire blessée. En vous conseillant ce que je vous conseille, si vous le faites, si la gauche le fait, je sauve le premier Napoléon ; car si un second crime est déposé sur sa gloire, cette gloire disparaît. Oui, ce nom s’effondrerait, et l’histoire n’en voudrait plus. Je vais plus loin et je complète ma pensée. Je sauve aussi le Napoléon actuel, car lui qui déjà n’a pas de gloire, n’aurait que le crime. Je sauve sa mémoire du pilori éternel. Donc arrêtez-le.

Il était vraiment et profondément ému. Il reprit :

— Quant à la République, pour elle, l’arrestation de Louis Bonaparte, c’est la délivrance. J’ai donc raison de dire que, par ce que je vous propose, je sauve ma famille et mon pays.

— Mais, lui dis-je, ce que vous me proposez est un coup d’État.