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Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Histoire, tome II.djvu/119

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On arrêta tous ceux qu’on trouva dans les rues cernées, combattants ou non, on fit ouvrir les cabarets et les cafés, on fouilla force maisons ; on prit tous les hommes qu’on y trouva, ne laissant que les femmes et les enfants. Deux régiments formés en carré emmenèrent pêle-mêle tous ces prisonniers. On les conduisit aux Tuileries, et on les enferma dans la vaste cave située sous la terrasse du bord de l’eau.

En entrant dans cette cave, les prisonniers se sentirent rassurés. Ils se rappelèrent qu’en juin 1848 les insurgés avaient été renfermés là en grand nombre et plus tard transportés. Ils se dirent qu’eux aussi, sans doute, ils seraient transportés ou traduits devant les conseils de guerre, et qu’ils avaient du temps devant eux.

Ils avaient soif. Beaucoup d’entre eux se battaient depuis le matin, et rien ne rend la bouche aride comme de déchirer des cartouches. Ils demandèrent à boire. On leur apporta trois cruches d’eau.

Une sorte de sécurité leur vint tout à coup. Il y avait parmi eux d’anciens transportés de juin qui avaient déjà été dans cette cave et qui leur dirent : – En juin on n’a pas eu tant d’humanité. On nous a laissés trois jours et trois nuits sans boire ni manger.

Quelques-uns s’enveloppèrent dans leurs paletots ou leurs cabans, se couchèrent et s’endormirent. A une heure après minuit un grand bruit se fit au dehors ; des soldats portant des torches parurent dans les caves, les prisonniers qui dormaient se réveillèrent en sursaut, un officier leur cria de se lever.

On les fit sortir pêle-mêle comme ils étaient entrés. A mesure qu’ils sortaient, on les accouplait deux par deux au hasard, et un sergent les comptait à haute voix. On ne leur demandait ni leurs noms, ne leurs professions, ni leurs familles, ni qui ils étaient, ni d’où ils venaient ; on se contentait du chiffre. Le chiffre suffisait pour ce qu’on allait faire.

On en compta ainsi trois cent trente-sept. Une fois comptés, on les fit ranger en colonne serrée, toujours deux par deux et se tenant par le bras. Ils n’étaient pas liés, mais des deux côtés de la colonne, à droite et à gauche, ils avaient trois files de soldats emboîtant le pas, et fusils chargés, un bataillon en tête, un bataillon en queue. Ils se mirent en marche serrés et enveloppés par cet encadrement mouvant de bayonnettes.

Au moment où la colonne s’ébranla, un jeune étudiant en droit, un blond et pâle alsacien de vingt ans, qui était dans leurs rangs, demanda à un capitaine qui marchait près de lui l’épée nue :

— Où allons-nous ?

L’officier ne répondit pas.

Sortis des Tuileries, ils tournèrent à droite et suivirent le quai jusqu’au pont