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Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Histoire, tome II.djvu/115

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décembre, Denis Dussoubs commençait cette lettre. Il ne l’a pas achevée. La voici :

« Ma chère Maria,

« Avez-vous éprouvé ce doux mal d’avoir le regret de ce qui vous regrette ? Pour moi, depuis que je vous ai quittée, je n’ai pas eu d’autre peine que de penser à vous. Ma peine elle-même avait quelque chose de doux et de tendre, et, quoique j’en fusse troublé, j’étais heureux cependant de ressentir au fond de mon cœur combien je vous aimais par le regret que vous me coûtiez. Pourquoi sommes-nous séparés ? Pourquoi ai-je été forcé de vous fuir ? Nous étions si heureux, pourtant ! Lorsque je songe à nos petites soirées si pleines d’abandon, à nos gais entretiens de campagne avec vos sœurs, je me sens pris d’un amer regret. N’est-ce pas que nous nous aimions bien, mon amie ? Nous n’avions pas de secret les uns pour les autres parce que nous n’avions pas le besoin d’en avoir, et de nos lèvres sortait la pensée de nos cœurs sans que nous songeassions à en rien retenir.

» Dieu nous a ravi tous ces biens, mais rien ne me consolera de les avoir perdus ; ne déplorez-vous pas comme moi les maux de l’absence ?

» Combien peu souvent nous voyons ceux que nous aimons ! Les circonstances nous éloignent d’eux et notre âme tourmentée et attirée en dehors de nous vit dans un perpétuel déchirement. J’éprouve ce mal de l’absence. Je me transporte dans les lieux où vous êtes, je suis des yeux votre travail, ou j’écoute vos paroles, assis auprès de vous et cherchant à deviner le mot que vous allez dire ; vos sœurs cousent à nos côtés. Songes vains… illusions d’un moment… Ma main cherche votre main ; où êtes-vous, ma bien-aimée ?

» Ma vie est un exil. Loin de ceux que j’aime et dont je suis aimé, mon cœur les appelle et se consume dans ses regrets. Non, je n’aime pas les grandes villes et leur bruit, villes peuplées d’étrangers, où personne ne vous connaît et où vous ne connaissez personne, où chacun se heurte et se coudoie sans échanger jamais un sourire. – Mais j’aime nos campagnes tranquilles, la paix du foyer et la voix des amis qui vous caressent. Jusqu’à présent, j’ai toujours vécu en contradiction avec ma nature ; mon sang bouillant, ma nature ennemie de l’injustice, le spectacle de misères imméritées m’ont jeté dans une lutte dont je ne prévois pas l’issue, lutte dans laquelle je veux rester sans peur et sans reproche jusqu’à la fin, mais qui me brise chaque jour et consume ma vie.

» Je vous dis à vous, mon amie bien-aimée, les secrètes misères de mon cœur ; non, je n’ai pas à rougir de ce que ma main vient d’écrire, mais mon cœur est malade et souffrant et je te le dis à toi. Je souffre… Je voudrais