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Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Histoire, tome II.djvu/112

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— Charpentier, dit Jeanty Sarre, tu as de bons yeux. Sont-ils à mi-chemin ?

— Oui, dit Charpentier.

— Feu ! cria Jeanty Sarre.

La barricade fit feu. Toute la rue disparut dans la fumée. Plusieurs soldats tombèrent. On entendit les cris des blessés. Le bataillon criblé de balles s’arrêta et riposta par un feu de peloton.

Sept ou huit combattants, qui dépassaient de la moitié du corps la barricade faite à la hâte et trop basse, furent atteints. Trois furent tués roide. Un tomba, blessé d’une balle au ventre, entre Jeanty Sarre et Charpentier. Il hurlait.

— Vite ! à l’ambulance, dit Jeanty Sarre.

— Où ?

— Rue du Cadran.

Jeanty Sarre et Charpentier prirent le blessé, l’un par les pieds, l’autre par la tête, et l’emportèrent rue du Cadran par la coupure de la barricade.

Pendant ce temps-là, il y eut un feu de file continu. Plus rien dans la rue que la fumée, les balles sifflant et se croisant, les commandements brefs et répétés, quelques cris plaintifs, et l’éclair des fusils rayant l’obscurité.

Tout à coup une voix forte cria : – En avant ! Le bataillon reprit le pas de course et s’abattit sur la barricade.

Alors ce fut horrible. On se battit corps à corps, quatre cents d’un côté, cinquante de l’autre. On se prit au collet, à la gorge, à la bouche, aux cheveux. Il n’y avait plus une cartouche dans la barricade, mais il restait le désespoir. Un ouvrier, percé d’outre en outre, s’arracha du ventre la bayonnette et en poignarda un soldat. On ne se voyait pas, et l’on se dévorait. C’était un écrasement à tâtons.

La barricade ne tint pas deux minutes. Elle était basse en plusieurs endroits, on s’en souvient. Elle fut enjambée plutôt qu’escaladée. Cela ne fut que plus héroïque. Un des survivants [1] disait à celui qui écrit ces lignes : – La barricade se défendit très mal, mais les hommes moururent très bien.

Tout cela se passait pendant que Jeanty Sarre et Charpentier portaient le blessé à l’ambulance de la rue du Cadran. Le pansement terminé, ils s’en revinrent à la barricade. Ils allaient y arriver quand ils s’entendirent appeler par leurs noms. Une voix faible disait tout à côté d’eux : – Jeanty Sarre ! Charpentier ! Ils se retournèrent et virent un des leurs qui se mourait, les genoux fléchissants et adossé au mur. C’était un combattant qui sortait de

  1. 18 février. – Louvain.