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Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Histoire, tome II.djvu/108

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Le silence redoubla.

Il reprit :

— Qu’est-ce que vous venez faire ici ? Vous et nous, nous tous qui sommes dans cette rue, à cette heure, le fusil ou le sabre en main, qu’est-ce que nous allons faire ? Nous entre-tuer ! Nous entre-tuer, citoyens ! Pourquoi ? Parce qu’on jette entre nous un malentendu ! Parce que nous obéissons, vous, à votre discipline, et nous, à notre droit ! Vous croyez exécuter votre consigne ; nous savons, nous, que nous faisons notre devoir. Oui, c’est le suffrage universel, c’est le droit de la République, c’est notre droit que nous défendons, et notre droit, soldats, c’est le vôtre ! L’armée est peuple, comme le peuple est armée. Nous sommes la même nation, le même pays, les mêmes hommes, mon Dieu ! Voyons, est-ce qu’il y a du sang russe dans mes veines, à moi qui vous parle ? Est-ce qu’il y a du sang prussien dans vos veines, à vous qui m’écoutez ? Non ! Pourquoi nous battons-nous alors ? Il est toujours malheureux qu’un homme tire sur un homme. Pourtant, un coup de fusil, d’un français à un anglais, cela se comprend, mais d’un français à un français, ah ! cela blesse la raison, cela blesse la France, cela blesse notre mère !

On l’écoutait avec anxiété. En ce moment, de la barricade opposée, une voix lui cria : – Rentrez chez vous, alors !

A cette interruption brutale, il y eut parmi les compagnons de Denis un frémissement irrité et l’on entendit quelques fusils qui s’armaient. Denis les contint d’un geste.

Ce geste avait une autorité étrange. – Qu’est-ce que c’est que cet homme ? se demandaient les combattants de la barricade. Tout à coup ils s’écrièrent :

— C’est un représentant du peuple.

Denis, en effet, avait subitement revêtu l’écharpe de son frère Gaston.

Ce qu’il avait prémédité allait s’accomplir, l’heure du mensonge héroïque était venue, il s’écria :

— Soldats, savez-vous quel est l’homme qui vous parle en ce moment ? Ce n’est pas seulement un citoyen, c’est un législateur ! C’est un élu du suffrage universel ! Je me nomme Dussoubs, et je suis représentant du peuple. C’est au nom de l’Assemblée nationale, c’est au nom de l’Assemblée souveraine, c’est au nom du peuple, c’est au nom de la loi que je vous somme de m’entendre. Soldats, vous êtes la force. Eh bien ! quand la loi parle, la force écoute.

Cette fois le silence ne fut plus troublé.

Nous reproduisons ces paroles à peu près textuellement, telles qu’elles sont et qu’elles restent gravées dans la mémoire de ceux qui les ont entendues, mais ce que nous ne pouvons rendre, ce qu’il faut ajouter à ces paroles pour en bien comprendre l’effet, c’est l’attitude, c’est l’accent, c’est le tressaillement ému, c’est la