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Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Histoire, tome II.djvu/103

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Et il ajouta : – Je ne pourrai plus travailler. Qui est-ce qui nourrira mes enfants ?

Ils rentrèrent, remportant le blessé. Un des leurs, étudiant en médecine, le pansa.

Les vedettes qu’il fallait poster partout, et qui étaient choisies parmi les hommes les plus sûrs, épuisaient et ruinaient la petite troupe centrale. Ils n’étaient plus guère qu’une trentaine dans la barricade.

Là, comme dans le quartier du Temple, tous les réverbères étaient éteints, les tuyaux de gaz coupés, les fenêtres fermées et noires, pas de lune, pas même d’étoiles. La nuit était profonde.

On entendait des fusillades lointaines. La troupe tiraillait de la pointe Saint-Eustache, et leur envoyait de ce côté une balle toutes les trois minutes comme pour dire : Je suis là. Pourtant ils ne pensaient pas être attaqués avant le matin.

Il y avait parmi eux des dialogues comme celui-ci :

— Je voudrais bien une botte de paille, disait Charpentier. J’ai dans l’idée que nous coucherons ici cette nuit.

— Est-ce que tu pourras t’endormir ? lui demanda Jeanty Sarre.

— Moi, certainement, je m’endormirai.

Ils s’endormit en effet, quelques instants plus tard. Dans ce réseau ténébreux de petites rues coupées de barricades, et bloquées par les troupes, deux marchands de vin étaient restés ouverts. On y faisait plus de charpie qu’on n’y buvait de vin. L’ordre des chefs était de ne boire que de l’eau rougie.

La porte d’un de ces marchands de vin s’ouvrait précisément entre les deux barricades du Petit-Carreau. Il y avait là une pendule sur laquelle on se réglait pour relever les postes. On avait enfermé dans l’arrière-boutique deux individus suspects qui étaient venus se mêler aux combattants. L’un de ces hommes au moment où on l’avait arrêté disait : – Je viens me battre pour Henri V. – On les tenait sous clef, un factionnaire à la porte.

Une ambulance avait été établie dans une salle voisine. C’est là que gisait, sur un matelas jeté à terre, le cordonnier blessé.

On avait installé en cas une autre ambulance rue du Cadran. Une coupure avait été ménagée de ce côté à l’angle de la barricade afin qu’on pût emporter facilement les blessés.

Vers neuf heures et demie du soir un homme arriva à la barricade.

Jeanty Sarre le reconnut.

— Bonjour, Denis, lui dit-il.

— Appelle-moi Gaston, dit l’homme qui arrivait.