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Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Histoire, tome I.djvu/95

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du premier massacré de la Saint-Barthélemy – s’appelait Théodore Debaecque, et demeurait dans la maison du coin de la rue du Sentier, par laquelle le carnage commença. »

« La tuerie terminée – c’est-à-dire à la nuit noire, on avait commencé en plein jour – on n’enleva pas les cadavres ; ils étaient tellement pressés que rien que devant une seule boutique, la boutique de Barbedienne, on en compta trente-trois. Chaque carré de terre découpé dans l’asphalte au pied des arbres du boulevard était un réservoir de sang. « Les morts, dit un témoin, étaient entassés en monceaux, les uns sur les autres, vieillards, enfants, blouses et paletots réunis dans un indescriptible pêle-mêle, têtes, bras, jambes, confondus. » « Un autre témoin décrit ainsi un groupe de trois individus : « Deux étaient renversés sur le dos ; un troisième, s’étant embarrassé dans leurs jambes, était tombé sur eux. » Les cadavres isolés étaient rares, on les remarquait plus que les autres. Un jeune homme bien vêtu était assis, adossé à un mur, les jambes écartées, les bras à demi croisés, un jonc de Verdier dans la main droite, et semblait regarder ; il était mort. Un peu plus loin les balles avaient cloué contre une boutique un adolescent en pantalon de velours de coton, qui tenait à la main des épreuves d’imprimerie. Le vent agitait ces feuilles sanglantes sur lesquelles le poignet du mort s’était crispé. Un pauvre vieux, à cheveux blancs, était étendu au milieu de la chaussée, avec son parapluie à côté de lui. Il touchait presque du coude un jeune homme en bottes vernies et en gants jaunes qui gisait ayant encore le lorgnon dans l’œil. A quelques pas était couchée, la tête sur le trottoir, les pieds sur le pavé, une femme du peuple qui s’enfuyait son enfant dans les bras. La mère et l’enfant étaient morts, mais la mère n’avait pas lâché l’enfant. »Ah ! vous me direz, monsieur Bonaparte, que vous avez pas pu faire autrement, que vous en êtes bien fâché, mais que c’est un malheur ; qu’en présence de Paris prêt à se soulever il a bien fallu prendre un parti et que vous avez été acculé à cette nécessité ; et que, quant au coup d’État, vous aviez des dettes, que vos ministres avaient des dettes, que vos aides de camp avaient des dettes, que vos valets de pied avaient des dettes, que vous répondiez de tout, qu’on n’est pas prince, que diable ! pour ne pas manger de temps en temps quelques millions de trop ; qu’il faut bien s’amuser un peu et jouir de la vie ; que c’est la faute à l’Assemblée qui n’a pas su comprendre cela et qui voulait vous condamner a quelque chose comme deux maigres millions par an, et, qui plus est, vous forcer de quitter le pouvoir au