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Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Histoire, tome I.djvu/447

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fait égorger en plein dix-neuvième siècle, et dans Paris même, la liberté, le progrès, la civilisation. Il vous fait détruire, à vous enfants de la France, tout ce que la France a si glorieusement et si péniblement construit en trois siècles de lumière et en soixante ans de révolutions ! Soldats, si vous êtes la grande armée, respectez la grande nation.

» Nous citoyens, nous représentants du peuple et vos représentants, nous vos amis, vos frères, nous qui sommes la loi et le droit, nous qui nous dressons devant vous en vous tendant les bras et que vous frappez aveuglément de vos épées, savez-vous ce qui nous désespère, ce n’est pas de voir notre sang qui coule, c’est de voir votre honneur qui s’en va.

» Soldats ! un pas de plus dans l’attentat, un jour de plus avec Louis Bonaparte et vous êtes perdus devant la conscience universelle. Les hommes qui vous commandent sont hors la loi. Ce ne sont pas des généraux, ce sont des malfaiteurs. La casaque des bagnes les attend ; voyez-la dès à présent sur leurs épaules. Soldats, il est temps encore, arrêtez ! revenez à la patrie ! revenez à la République ! Si vous persistiez, savez-vous ce que l’histoire dirait de vous ? Elle dirait : Ils ont foulé aux pieds de leurs chevaux et écrasé sous la roue de leurs canons toutes les lois de leur pays ; eux, des soldats français, ils ont déshonoré l’anniversaire d’Austerlitz et, par leur faute, par leur crime, il dégoutte aujourd’hui du nom de Napoléon sur la France autant de honte qu’il en a autrefois découlé de gloire !

» Soldats français ! cessez de prêter main-forte au crime ! » Mes collègues du comité étaient partis, je ne pouvais les consulter, le temps pressait, je signai : « Pour les représentants du peuple restés libres, le représentant membre du comité de résistance. »VICTOR HUGO. » L’homme en blouse emporta la proclamation et me dit : – Vous la reverrez demain matin. Il tint parole. Je la trouvai le lendemain affichée rue Rambuteau, au coin de la rue de l’Homme-Armé, et à la Chapelle-Saint-Denis. Pour les personnes qui n’étaient pas dans le secret du procédé, elle semblait écrite à la main avec de l’encre bleue.

Je songeai à rentrer chez moi. Quand j’arrivai rue de la Tour-d’Auvergne, devant ma porte, elle se trouvait précisément et par je ne sais quel hasard entr’ouverte. Je la poussai et j’entrai. Je traversai la cour et je montai l’escalier sans rencontrer personne.

Ma femme et ma fille étaient dans le salon au coin du feu avec Madame Paul Meurice. J’entrai sans bruit. Elles causaient à voix basse. Elles parlaient