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Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Histoire, tome I.djvu/433

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On dressa procès-verbal. C’est l’usage. Il ne suffit pas de tuer les gens, Il faut encore dresser procès-verbal. Le jeune Baudin dut signer comme quoi, sur la réquisition du commissaire de police, « on lui faisait livraison » du cadavre de son frère. Pendant ces signatures, Gindrier, dans la cour de l’hospice, s’efforçait, sinon de consoler, du moins de calmer les deux femmes désespérées.

Tout à coup un homme qui venait d’entrer dans la cour, et qui depuis quelques instants le considérait avec attention, l’aborda brusquement :

— Que faites-vous là ?

— Que vous importe ! dit Gindrier.

— Vous venez chercher le corps de Baudin ?

— Oui.

— Cette voiture est à vous ?

— Oui.

— Montez-y tout de suite, et baissez les stores.

— Que voulez-vous dire ?

— Vous êtes le représentant Gindrier. Je vous connais. Vous étiez ce matin à la barricade. Si quelque autre que moi vous voit, vous êtes perdu.

Gindrier suivit le conseil et monta dans le fiacre. Tout en montant il demanda à l’homme :

— Vous êtes de la police ?

L’homme ne répondit pas. Un moment après, il revint, et dit à voix basse près de la portière du fiacre derrière laquelle Gindrier s’était renfermé :

— Oui, j’en mange le pain, mais je n’en fais pas le métier.

Les deux hommes de peine envoyés par le commissaire de police prirent Baudin sur le lit de bois et l’apportèrent à la voiture. On le mit au fond du fiacre, la face couverte, et enveloppé du suaire de la tête aux pieds. Un ouvrier qui était là prêta son manteau qu’on jeta sur le cadavre, afin de ne pas attirer l’attention des passants. Madame L… se plaça à côté du corps, Gindrier en face, le jeune Baudin près de Gindrier. Un fiacre suivait où étaient l’autre parente de Baudin et un étudiant en médecine nommé Dutèche.

On partit. Pendant le trajet, la tête du cadavre secoué par la voiture allait et venait d’une épaule à l’autre ; le sang de la blessure recommença à couler et reparaissait en larges plaques rouges à travers le drap blanc. Gindrier, le bras étendu et la main posée sur sa poitrine, l’empêchait de tomber en avant ; madame L… le soutenait de côté.

On avait recommandé au cocher d’aller lentement ; le trajet dura plus d’une heure.

Quand on arriva au n° 88 de la rue de Clichy, la descente du corps attira des curieux devant la porte. Les voisins accoururent. Le frère de Baudin,