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Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Histoire, tome I.djvu/423

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Quand les bayonnettes furent tellement près des représentants qu’elles leur touchaient la poitrine, elles se détournèrent d’elles-mêmes, et les soldats d’un mouvement unanime passèrent entre les représentants sans leur faire de mal. Schœlcher seul eut sa redingote percée en deux endroits, et, dans sa conviction, ce fut maladresse plutôt qu’intention. Un des soldats qui lui faisaient face voulut l’éloigner du capitaine et le toucha de sa bayonnette. La pointe rencontra le livre d’adresses des représentants que Schœlcher avait dans sa poche et ne perça que le vêtement.

Un soldat dit à de Flotte : – Citoyen, nous ne voulons pas vous faire de mal.

Pourtant un soldat s’approcha de Bruckner et le mit en joue.

— Eh bien, dit Bruckner, faites feu.

Le soldat, ému, abaissa son arme et serra la main de Bruckner.

Chose frappante, en dépit de l’ordre donné par les chefs, les deux compagnies arrivèrent successivement jusqu’aux représentants, croisant la bayonnette, et la détournant. La consigne commande, mais l’instinct règne ; la consigne peut être le crime, mais l’instinct, c’est l’honneur. Le chef de bataillon P… a dit plus tard : « On nous avait annoncé que nous aurions affaire à des brigands, nous avons en affaire à des héros. »

Cependant, à la barricade on s’inquiétait, et, les voyant enveloppés et voulant les secourir, on tira un coup de fusil. Ce coup de fusil malheureux tua un soldat entre de Flotte et Schœlcher.

L’officier qui commandait le second peloton d’attaque passait près de Schœlcher comme le pauvre soldat tombait. Schœlcher montra à l’officier l’homme gisant :

— Lieutenant, voyez.

L’officier répondit avec un geste de désespoir :

— Que voulez-vous que nous fassions ?

Les deux compagnies ripostèrent au coup de fusil par une décharge générale et s’élancèrent à l’assaut de la barricade, laissant derrière elles les sept représentants stupéfaits d’être encore vivants.

La barricade répondit par une décharge, mais elle ne pouvait tenir. Elle fut emportée.

Baudin fut tué.

Il était resté debout à sa place de combat sur l’omnibus. Trois balles l’atteignirent. Une le frappa de bas en haut à l’œil droit et pénétra dans le cerveau. Il tomba. Il ne reprit pas connaissance. Une demi-heure après il était mort. On porta son cadavre à l’hôpital Sainte-Marguerite.

Bourzat, qui était près de Baudin avec Aubry (du Nord), eut son manteau percé d’une balle.